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Cet article est extrait de la revue Inter CDI N° 173

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D’un numéro spécial… l’autre Claude VIRY
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Jean-Paul Nozières
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Catherine Gentile
Durant des années d’écriture et de recherche, Jean-Paul Nozière a patiemment tricoté une Å“uvre dans laquelle on peut repérer quelques thèmes majeurs : la fêlure de l’enfance ou de l’adolescence, qui fait mal, qui dérange et qui oblige à se battre pour vivre ou à tuer, les enfants à l’école et leurs relations avec des enseignants passionnés ou trop fragiles, la vengeance, l’Algérie, les enfants assassins, la parodie et le goût pour des personnages gentiment déglingués aux noms insolites, et le noir, où le blues et les cadavres remontent à la surface et percent le brouillard des petites villes bien tranquilles.
On repère, malgré la variété des préoccupations de Nozière, des constantes, des obsessions, des rituels observés par certains personnages, qui passent d’ailleurs d’un livre à un autre : les lieux, la musique, la capacité à tomber amoureux au premier regard, l’exagération, l’image... Ses textes font rire, émeuvent, dérangent parfois tant le personnage a de force et de désespoir ; son écriture gagne en intensité et en musique. Alors, place aux livres...
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Catherine GENTILE,
documentaliste au collège Charcot de Cherbourg (50)
Jean-Paul Nozière est né en 1943. Il est aujourd’hui documentaliste au collège d’Is-sur-Tille en Bourgogne après avoir enseigné neuf ans l’histoire et la géographie. Il adore dire qu’il habite un " trou " à la campagne qu’il aime et qu’il déteste. Loin des villes et des rumeurs, à l’orée d’une forêt, il écrit, passant du noir parfois désespéré à des romans plus optimistes sur l’enfance et l’adolescence, avec la même verve et la même conviction, peaufinant livre après livre une écriture à la fois musicale et précise. Il ne quitte pas volontiers le village de quelques centaines d’âmes où il vit, ne fréquente guère le milieu littéraire et parisien où l’on s’aime et se déteste à la fois. C’est en apparence un homme tranquille, passionné de cinéma, de littérature et de vélo. Il n’aime pas beaucoup parler de lui et dit que tout ce qu’il faut savoir de lui se trouve dans ses livres.
Son premier livre a été publié chez Bayard en 1979. En un
peu plus d’une vingtaine d’années, il a écrit une bonne trentaine de bouquins s’adressant aux enfants, aux adolescents et aux adultes, publiés chez douze éditeurs différents (Bayard, Flammarion, Fleuve Noir, Gallimard, Hachette, Thierry Magnier, Nathan, Rageot, Seuil...). Cette variété d’éditeurs n’est pas signe d’inconstance chez lui, bien au contraire, Nozière tient toujours à varier ses éditeurs. Il pense en effet qu’il est dangereux de n’avoir qu’un ou deux éditeurs, chez lesquels on s’installe confortablement et qui attendent de " leur " auteur que celui-ci réécrive toujours plus ou moins le même livre, surtout si le précédent a eu du succès. Entrer dans une collection qui a une image forte et ancrée dans le lectorat, c’est, selon lui, se mouler dans cette cohérence et se glisser toujours dans les mêmes rails, souvent sans s’en apercevoir. Changer d’éditeur, c’est s’enrichir, se renouveler, s’obliger à ne pas entrer dans une routine de production [1].
Petit dictionnaire de l’univers nozièrien
A comme
Autodérision
Où l’on remarque ici que l’écrivain Nozière se met en scène avec humour et devient l’un des personnages d’un de ses romans parodiques, sous le patronyme de Jean-Paul Laubière : " Ce type avait le cerveau truffé d’autant d’idées qu’il y a de trous dans une passoire et ce serait bien le diable s’il ne réussissait pas une perforation supplémentaire. " Il a, en outre, une " voix de fer à repasser ". " Le ratureur n’avait pas dû parler depuis six mois [...] il déversa une benne de mots décousus dans le téléphone, à toute berzingue comme s’il craignait qu’on l’arrête [...] depuis la Bourgogne où le romancier se terrait, une marée de mots hystériques, pressés les uns contre les autres. "
Il est l’auteur de deux romans que Philémon Frigo a bien du mal à lire : Souviens-toi des Minus et Le Ventre du mollah. Après une conversation téléphonique avec lui Philémon prononce une sentence définitive : " Jean-Paul Laubière était nul. "
" Après la lecture de dix pages de Jean-Paul Laubière, Philémon Frigo s’attendait à tout. Ce romancier à la noix vous collait des louches d’événements incroyables, mais là , il y avait de l’abus ! Aucun lecteur de dix ans, même privé de la moitié de ses neurones, n’accepterait une ânerie pareille : un enfant, le meurtrier ? " (Pas de pourliche pour Miss Blandiche). L’on voit poindre ici l’un des thèmes que Nozière développera ultérieurement dans d’autres romans : les enfants assassins. (Voir Faits divers).
B comme
Bande-son
De la musique avant tout chose... Les héros de Nozière écoutent souvent de la musique. Pas celle qui rend gai, qui donne envie de bouger, mais plutôt la rauque, la rocailleuse, qui donne du bleu à l’âme mais qui fait du bien. Slimane n’écoute presque exclusivement que le crooner algérien (voir Lili Boniche), le tueur de Vous mourrez longtemps passe de Khaled à Ray Charles, Stevie Wonder ou Michel Petrucciani. Benjamin Mondrian, le gosse de Ma chère Béa, écoute aussi du jazz : Coltrane, Ray Charles, Miles Davis, Lionel Hampton... Parce que c’est la musique qu’écoutait son père, disparu de la circulation, et qu’en écoutant cette musique-là , c’est une manière pour Benjamin de rester en contact avec celui qu’il appelle désespérément " mon papa ". Dans Tangos, " Milou ne tenait pas plus d’une heure sans musique. " Il aime Arno, le chanteur belge qui " possédait une voix stupéfiante, celle d’un mourant plein d’énergie, une voix de cancer de la gorge ou d’agonisant se foutant du monde. " Milou écoute aussi James Brown, Khaled, Marvin Gaye, Noir Désir, Midnight Oil... Dans Une sixième en accordéon, Zoltan Sobo, le jeune tzigane qui débarque un jour dans la classe de 6e1 pendant un cours de musique, porte pour tout bagage un petit sac contenant ce à quoi il tient le plus : un petit accordéon rouge, et auquel personne n’a le droit de toucher. Après un commentaire négatif sur les Gipsy King, " Djobin djoba... " que madame Lougine, la professeur de musique, fait écouter à ses élèves, Zoltan " passa les bretelles de l’accordéon sur ses épaules. Il se leva, puis grimpa sur l’estrade. Il tenait haut l’instrument et inclinait la tête jusqu’à l’approcher très près des touches. Il donnait l’impression de vouloir respirer sa musique. " Zoltan ne parle presque jamais mais il joue, seulement de la musique tzigane. Il veut devenir un musicien professionnel.
Bérénice Micoulet
Une jeune femme-enfant sortie d’un film d’Hitchcock, dont la personnalité ô combien trouble ! émeut un certain Philémon Frigo qui ne trouve, pour la décrire, que succession de clichés. Si Philémon veut devenir écrivain, comme il semble que ce soit son intention, il faudra qu’il améliore son style et ses images ! Mais l’amour rend parfois idiot... " Haute comme trois pommes, mince, un visage d’une beauté à couper le souffle, des cheveux d’un noir d’ébène coupés courts, un corps de déesse. " (Pas de pourliche pour Miss Blandiche).
Bérénice
Bérénice et Titus, personnages de Racine, sont source d’inspiration pour notre Bourguignon : " Eh bien ! Titus que viens-tu faire ? "
C comme
Chat
Nozière aime-t-il ces bêtes-là ? Le doute est permis lorsqu’on examine le traitement qu’il leur fait subir. " Mes minous bons à rien ! ", s’exclame madame la Conservatrice, dans Des crimes comme ci comme chat. Dans le même roman, ils ont comme noms Daeninckx, " un chat énorme d’un noir brutal " ou bien encore Le Clézio, Simenon ou Duras. La Conservatrice a baptisé trois chats qu’elle n’aime pas : Proust, Queneau et Victor Hugo ; ce sont des chats de bibliothèque dont la fonction, tels des gardiens de la Littérature, est de chasser les rats de bibliothèque, ennemis de ladite Littérature. Ils échappent de justesse à l’asphyxie dans une chambre forte contenant des manuscrits. Dans Pas de pourliche pour Miss Blandiche, un chat est retrouvé mort avec son maître, congelé dans une chambre froide.
Cinéma
Slimane Rahali, dit Paul ou l’Arabe, aime le cinéma. Voici un aperçu de sa cinémathèque personnelle : African Queen, L’Année du dragon, Apocalypse now, Casino, La Chasse du comte Zaroff, Les Contrebandiers de Moonfleet, Le Dictateur, L’Extravagant Monsieur Deeds, Fargo, Fenêtre sur cour, Les Forbans, Gueule d’amour, King Kong (la première version celle de Schoedsack, de 1933), Loulou (de Pabst), Meurtre d’un bookmaker, Les Misfits, Mogambo, La Mort aux trousses, La Nuit de l’iguane, Le Parrain, Le Plaisir, Les Raisins de la colère, Le Retour de l’inspecteur Harry, La Rivière sans retour (il en connaît toutes les répliques), Scarface, Les Sentiers de la gloire, Les Sept mercenaires, Sous le soleil de Satan, Une journée particulière, Vivement dimanche.
E comme
Écrivain
Beaucoup des personnages de Nozière écrivent ou voudraient être écrivains : Philémon Frigo, dans Pas de pourliche pour Miss Blandiche, rêve de devenir romancier pour enfants ; Noémie Sarlanpol, l’un des personnages de Des crimes comme ci comme chat, petite-fille d’un illustre écrivain, se met à écrire elle aussi son premier roman ; Hélène Brelot, la meurtrière du même roman, amoureuse folle furieuse du même écrivain et gardienne jalouse de l’Å“uvre qu’elle a en réalité écrite, commet trois meurtres et en rate un quatrième à cause de sa passion dévorante pour la littérature. Gaétan Prieur, l’universitaire, veut voir son nom imprimé sur la couverture d’un livre avant de mourir. Il entreprend d’ailleurs de réécrire les manuscrits de l’illustre Pierre-Louis Sarlanpol, les jugeant médiocres. Mais hélas, son rêve de gloire sera brisé par une balustrade. Par amour, Julien Moller, qui déteste lire alors qu’il travaille dans une bibliothèque, décide de lire les Å“uvres complètes du grand-père de celle qu’il aime, Noémie. Joséphine, la belle Antillaise qui enseigne le français à Sponge, dans Ma chère Béa, adresse de longues lettres à son amie Béatrice.
Enseignant
Nozière, l’écrivain, n’oublie pas qu’il est encore un enseignant. Il réussit, dans plusieurs romans, de magnifiques portraits d’enseignants, passionnés par leur métier, ayant voué leur vie à la littérature et tentant de transmettre avec force cette passion à leurs élèves. Ainsi, un monsieur Grappin, dit Grappe, émerge dans plusieurs romans.
Dans L’Amour K.O. : " Tout en marchant vers son domicile, je pensais à lui. Un type formidable que les mafiosis [2] ne parvenaient pas à dégoûter de la littérature. Il nous parlait de Molière comme mon père parlait de la Golf décapotable turbo qu’il achèterait un jour. "
Dans Une sixième en accordéon, c’est encore monsieur Grappin qui intervient dans la classe de 6e1 à laquelle appartient Émeline, la jeune narratrice : il est d’une bonne volonté inépuisable et d’une grande tolérance. Il salue ses ouailles d’un tonitruant " Bonjour les cancres ! ", est capable d’éclats verbaux sidérants, comme lorsqu’il s’adresse au prof de gym qui s’agite trop bruyamment sous les fenêtres de sa classe : " Colle-lui une aile aux fesses à ton Irène si tu veux qu’elle s’envole mais arrête de gueuler. " C’est un fou de littérature, qui laisse parfois filtrer ses émotions : " Nous ne pipions mot. Grappe avait une tête de catastrophe. Sa voix s’enrouait. Ses lèvres tremblaient. Nous l’aimions assez pour comprendre qu’il nous livrait son émotion crue, sans le filtre du prof ni même de l’adulte s’adressant à des mômes. "
De prof de français, il est aussi question dans Souviens-toi de Titus. C’est le personnage central du roman, Antoine Grappin, encore lui, un passionné meurtri à vie par le chahut monstrueux subi dans une classe de 3e et qui le mène à la folie meurtrière. C’est encore un autre enseignant, Martial, qui hante Ma chère Béa. Livré en pâture aux habitants de la petite ville de Sponge, il était trop sensible et trop fragile pour tenir le coup.
F comme
Faits divers
Jean-Paul Nozière est passionné par l’actualité, lisant régulièrement plusieurs quotidiens et hebdomadaires, ne ratant jamais un journal télévisé. C’est là qu’il y trouve une partie de sa matière, notamment dans les faits divers concernant les enfants en dérive ou les adolescents assassins. Il est intéressant de voir comment il passe de la matière brute et parfois brutale du fait divers au roman. On retrouve ce thème dans plusieurs de ses livres, notamment dans la quatrième enquête de Slimane, Trois petites mortes. Autre sujet d’actualité : de l’incidence du nucléaire sur la prolifération du cancer, traité dans Et vous mourrez longtemps.
Fêlure
Beaucoup des personnages de Nozière ont une fêlure, une blessure dont ils souffrent mais qui les fait aussi chercher et avancer : Lola, adolescente magnifique, qui a choisi la séduction, l’intelligence et le corps pour cacher ses failles et tenter de séduire un père déboussolé (Un jour avec Lola) ; Maxime, que les silences et les non-dits de son entourage rendent fous (Retour à Ithaque) ; Slimane, hanté par la mort horrible de son harki de père, incapable d’aimer une femme (Les enquêtes de Slimane) ; Félix, tentant de reconstituer le passé de son père, se retrouve devant une vérité insupportable (Eldorado) ; Bérénice Micoulet qui ne supporte pas l’absence de ses parents, éternels voyageurs d’ambassade et qui leur adresse des lettres déchirantes, où le cynisme se mêle au désespoir (Pas de pourliche pour Miss Blandiche) ; Benjamin Mondrian, abandonné par le père qu’il admire tant, délaissée par sa mère, la Comtesse, occupée à des amours incessants (Ma chère Béa)...
Parfois, la fêlure se transforme en séisme tant la douleur est grande et plonge les personnages dans une autre réalité : l’assassin de Souviens-toi de Titus ou la meurtrière de Des crimes comme ci comme chat.
Le jeune Félix remarque à la fin de ses recherches : " Je découvrais une fois de plus que chaque individu était Jekyll et Hyde et que mes jugements expéditifs ne rimaient pas à grand chose. " (Eldorado).
Fortissimots
C’est la revue littéraire que le documentaliste Jean-Paul Nozière a créée en 1990 dans son collège d’Is-Sur-Tille. Une revue à laquelle ont collaboré des professionnels du livre : éditeurs, écrivains, enseignants, et enfants lecteurs scolarisés au collège. Chacun y racontait ses plaisirs de lecture. Nozière raconte cette expérience un peu folle dans un article paru dans le n° 145 d’Inter CDI, en janvier-février 1997. Cette expérience éditoriale a abouti aussi à la publication d’un très joli livre : Une lecture inoubliable, paru au Seuil, dans la collection Fictions.
I comme
Ibby
Ibby est une association, réseau international de personnes qui dans le monde entier cherchent à favoriser la rencontre des enfants et des livres. Fondée à Zurich en 1953, elle réunit les sections nationales de plus de soixante pays dans le monde et a de multiples activités dans le domaine du livre pour enfants, notamment l’organisation du Prix Andersen. Ce prix, considéré comme le Nobel du livre pour enfants, est remis tous les deux ans à un auteur et à un illustrateur pour l’ensemble de leur Å“uvre. Chaque section nationale d’Ibby désigne l’auteur et l’illustrateur représentant son pays. Les lauréats sont ensuite choisis par un jury de sept personnes, spécialistes en littérature de jeunesse. Le Prix Andersen existe pour les auteurs depuis 1956 et pour les illustrateurs depuis 1966. Seuls deux Français ont obtenu le Prix Andersen depuis sa création : René Guillot, en 1964 et Tomi Ungerer en 1998. Jean-Paul Nozière vient d’apprendre qu’il a été choisi pour représenter la France en 2002. Les lauréats se réuniront à Bologne en avril 2002 et le prix sera décerné en septembre à Bâle. Bravo, monsieur Nozière ! Vous avez encore du temps pour vous faire tailler un smoking ! [3]
L comme
Lili Boniche
Si vous vous lancez dans la lecture des enquêtes de Slimane, il vous faut une bande-son. Procurez-vous alors les disques de Lili Boniche car c’est ce qu’écoute presque exclusivement notre héros. Attention, le nom est trompeur. Lili Boniche n’est pas une jeune soubrette qui se serait lancée dans la chansonnette. Non, il s’agit d’un vieux chanteur juif de la casbah d’Alger, dont l’enfance s’est déroulée dans les quartiers populaires de Bab-el-Oued, qui a été formé au chant avec le maître Saoud l’Oranais et qui animait à l’âge de quinze ans une émission hebdomadaire à Radio Alger. Il devient rapidement la référence en matière de musique francarabe dans laquelle se mêlent le classicisme araboandalou, le tango, le mambo et le cha-cha-cha. Il est l’auteur de la chanson " On m’appelle l’Oriental ", popularisée par Enrico Macias ; il a repris également en arabe certaines chansons de Dalida, comme " Bambino ".
Dans les années cinquante, Lili Boniche se produit dans un cabaret du faubourg Montmartre où vient l’écouter un fan bien connu, François Mitterrand. Après une éclipse assez longue, Lili Boniche revient à la musique à la fin des années quatre-vingts et, malgré son grand âge, se produit encore sur scène, devant un public très mélangé où se côtoient jeunes beurs et mamas juives... Ses disques sont disponibles et un documentaire de Cécile Patingre, consacré à ce vieux crooner roucouleur, a été diffusé sur Paris Première le 15 juillet 2001.
M comme
Moyen de transport
Le moyen de transport a son importance chez Nozière. Lorsqu’il est mécanique et qu’il a quatre roues, il est soit au bout du rouleau, soit tout-terrain, soit tape-à -l’Å“il.
Ainsi, dans Pas de pourliche pour Miss Blandiche, Philémon Frigo arrive dans cette histoire un brin déjantée au volant d’une Citroën traction avant modèle 1957, " rapetassée de pièces douteuses ", à la vitesse de pointe de 60 km/heure et à la consommation d’essence ahurissante, baptisée très lucidement par son propriétaire Bérézina. Maxime, le héros de Retour à Ithaque, possède une vieille R4 (mais n’est-ce pas un pléonasme ?), à la tôle mangée par la rouille et bouchée par des bandes d’Elastoplast : une " voiture qui ressemblait à un monstre malade s’évadant de l’hôpital, les pansements en débine ". Slimane circule, lui, dans un C25 Citroën équipé Bürstner Mobil au moteur fatigué.
Dans la nouvelle Et vous mourrez longtemps, le héros tueur à gages vient exécuter son dernier contrat à bord d’une jeep Cherokee. Il faut bien cela pour circuler dans ce trou de campagne bourguignonne. Même véhicule pour Milou, le patron du supermarché dans Tangos.
Les motards circulent aussi dans les livres de Nozière : Joséphine Dutoit, dans Ma chère Béa, fait une entrée remarquée dans la petite ville de Sponge avec sa Honda 250 rouge. Alix-Alix, le détective de Adieu, mes jolies, arrive aussi à Sponge en moto. Lorsqu’il n’est pas motorisé, Slimane circule en VTT. Mais il use aussi du rhum et de la musique comme moyens de transport, drôlement efficaces dans certains cas.
N comme
Nadine
Dans un album collectif, Le Livre de bibliothèque, paru en 2000 chez Thierry Magnier, Nozière, le documentaliste, raconte une très jolie histoire de livres et d’échange. L’histoire de Nadine, une grosse fille encore en 6e à quatorze ans. Son père est bûcheron et la famille vit dans les bois, sans livres à la maison parce que ça coûte des sous et que des sous, il n’y en a pas. En entrant dans la bibliothèque du collège, elle est happée par les livres : " De l’incrédulité devant ces milliers de volumes. " Le documentaliste lui explique simplement qu’elle peut emprunter des livres gratuitement et qu’elle peut les emmener chez elle. Ce que la gamine fait, régulièrement, avec précaution. Elle enveloppe, presque religieusement, les précieux volumes dans un " linge d’une blancheur de robe de communiante ". À la fin de l’année scolaire, Nadine arrive à la bibliothèque, un paquet blanc dans les mains et explique : " Mon père a mis un mouton au congélateur. Je vous amène des côtelettes. Vous verrez, c’est bon. " Nourritures spirituelles contre nourritures terrestres, livres contre côtelettes... On ne fait pas un beau métier, nous les passeurs de livres ?
Nom
Nozière invente pour certains de ses personnages des patronymes singuliers et des surnoms tapageurs. Nous relevons par exemple un Philémon Frigo, dit Patate Fragile (Pas de pourliche pour Miss Blandiche), un Alix-Alix (Adieu mes jolies), un commissaire Landru (Des crimes comme ci comme chat), un autre commissaire, Lequimpoix, joliment appelé aussi Bazooka (est-ce à cause d’une bavure ? L’histoire ne le dit pas), un Titus (Souviens-toi de Titus), un Johnny Monroe (Trois petites mortes), et puis surtout un gamin de douze ans surdoué, Benjamin Mondrian, qui s’invente un nom par jour et ne répond alors qu’à ce nom-là (Ma chère Béa). Par ordre d’apparition dans le récit, voici Sitting Bull, Commandant Cousteau, Serial Killer, Yasser Arafat, Sicav Monétaire, Émir Abdelkader, Toulouse-Lautrec, ANPE, Maréchal Pétain et Bison Futé. Le gamin explique gravement à Joséphine, son interlocutrice : " Laissez tomber s’il vous plaît. Aujourd’hui, je m’appelle Commandant Cousteau et demain on verra. " Plus loin, il précise : " À la rigueur, dites Sitting Bull, mon nom d’avant votre arrivée. Je change tous les jours, il faudra vous habituer. " Plus loin encore, il explique : " Vous ne vous intéressez jamais au nom des gens ? J’ai une théorie sur les noms, quelque chose d’imparable. [...] Vous ne connaîtrez jamais ma théorie parce que maintenant si vous me posez des questions là -dessus je ne vous répondrai pas. " Dommage ! On aurait aimé la connaître !
Nozière
Il y a une autre Nozière célèbre, avec laquelle notre Nozière Jean-Paul n’a aucune parenté. Il s’agit de Violette, qui figure dans l’en-tête de Des crimes comme ci comme chat : " Parce que je me souviens de Violette Nozière, criminelle célèbre des années 30, dont le nom homonyme a hanté mon enfance. "
Claude Chabrol lui a consacré un film en 1978, avec Isabelle Huppert, sous le titre Violette Nozière. L’action se déroule en 1933 et l’on fait connaissance avec une jeune fille singulière qui veut fuir pour échapper à la médiocrité de son milieu familial. Elle fréquente des étudiants, se prostitue et contracte alors la syphilis. Elle tombe ensuite amoureuse d’un gigolo, vole ses parents pour plaire à cet homme, puis les empoisonne. Son père meurt mais sa mère en réchappe. Violette est arrêtée, condamnée à mort. Mais quelques années plus tard, elle est graciée, libérée et réhabilitée.
P comme
Philémon Frigo
C’est un drôle de zèbre que ce Philémon-là , dit aussi Patate Fragile ou P. F. (surnom d’origine scoute). Vingt ans et né sous une conjonction astrale catastrophique un 23 septembre. Long comme un jour sans pain, le crâne bien garni d’une superbe chevelure rousse, le nez orné d’une " paire de lunettes d’une pointure excessive au plastique très Sécurité sociale ". Affligé aussi d’une timidité maladive et d’une mère dévorante, " Philémon Frigo paraissait plus laid que beau mais il était attendrissant et cultivait parfois cyniquement cette allure à la Woody Allen. "
Il est représentant en livres pour enfants aux éditions Ragalo et, accessoirement, détective privé, mais seulement à l’hôtel du Lac. (Pas de pourliche pour Miss Blandiche).
Plouc
C’est un terme qui revient souvent sous la plume de Nozière, l’écrivain de la campagne. Dans Ma chère Béa : "Les étrangers, vous êtes tous les mêmes. Je parierais que vous arrivez de la ville. Des idées toutes faites sur la campagne, la nature et tout le tremblement."
Dans Tangos, Milou " avait choisi une autre solution : s’installer à Sponge. Il habitait le bourg depuis dix ans. Et comment ! Il s’était fondu à lui, oubliant son passé de Lyonnais, devenant un plouc modèle, expression qu’il servait souvent et qui lui permettait d’éliminer de ses relations ceux qui ricanaient ".
Police
Mais que fait la police ?...
Dans les romans de Nozière, on trouve bien sûr quelques figures de policiers, qui sont là pour le décor et l’ambiance, mais sur lesquels il ne faut guère compter pour faire avancer le schmilblik.
Ainsi dans Des crimes comme ci, comme chat, c’est Paul Landru (dans sa famille, on est flic de père et fils) qui est chargé de l’enquête. Persuadé que l’homme est naturellement bon, Paul a toutes les peines du monde à mener une investigation. Dégoûté de constater qu’une femme aussi belle, bonne et intelligente qu’Hélène Brelot soit une assassine, il quitte la police, se laisse pousser les cheveux et part faire le potier dans le Sud de la France. Un homme sage finalement !
R comme
Rhum
Slimane, le privé SDF, qui a déjà mené quatre enquêtes publiées au Seuil dans la collection Points policier, en est grand amateur (Nozière aussi) et grand buveur ! Mais, attention, pas n’importe quel rhum, du La Mauny exclusivement.
S comme
Série Noire
Dans Une lecture inoubliable, Nozière évoque sa rencontre fortuite avec la mythique Série Noire, fondée par Marcel Duhamel.
En 1955, il a douze ans et une culture classique forgée à coups de Lagarde et Michard par des parents instituteurs qui ne rigolaient pas avec la Littérature. C’est alors qu’en étude, un " futur voyou, probablement ", lui prête un roman de la Série Noire, intitulé Rouge indélébile. [4]" Je lis.
Une explosion nucléaire. Pas tant la violence du récit, encore que je découvre qu’on peut raconter ça. Mais l’écriture. Je croyais, jusqu’à ce moment-là , qu’en gros tous les écrivains s’exprimaient plus ou moins de la même manière, disons pour simplifier... poliment. En tout cas, pas trop d’échardes. Bien entendu, je ne connais pas Céline et tant d’autres. On me cachait donc certains textes ? Oui, on me les cachait et sciemment, puisque le pion me surprend happé par ma stupéfaction et m’expédie dans le bureau du surveillant général. Enquête. Accusation. Pourquoi je lis ça ? Serais-je de la graine d’assassin, ce qui, après tout, compte tenu de mon nom, ne surprendrait personne ? Paire de gifles (mais oui, mais oui). D’où vient ce bouquin ? L’impression d’être un drogué pris en train de se shooter les mots en intraveineuse (nous sommes en 1955 !).
" Peu importe la punition qui suivit. Je commençais une longue carrière de lecteur de la Série Noire. J’allais à mon tour après Christophe Colomb, découvrir l’Amérique (autant dire la lune, depuis le village ou j’habitais).
Là -bas, des Chester Himes, des Charles Williams, des Chandler, des Thompson et tant d’autres, allaient m’emporter vers des rivages littéraires que je ne quitterais plus. "
Dans Ma chère Béa, Benjamin-Sitting Bull, un gamin de douze ans, possède dans sa chambre une bibliothèque remplie de romans de la Série Noire. " Ils sont scrupuleusement classés du n° 39 (Adieu la vie, adieu l’amour, de Horace Mac Coy) au n° 1419 (Fais-moi mourir, de Hillary Waugh), à partir duquel Yasser Arafat considère que la Série Noire devient minable. Les dos brillent. Deux jours plus tôt, Serial Killer les a passés à la cire et frottés. Quelque temps après, le gamin explique à Joséphine : " Je les ai toutes lues. Elles appartiennent à mon père. Il a commencé d’acheter les romans de la Série Noire au n° 39 et son dernier volume a été le n° 1419, Fais-moi mourir. Son préféré était Razzia sur la chnouf d’Auguste Le Breton, n° 193, couverture cartonnée, 229 pages et lexique à la fin. Je l’ai appris entièrement par cÅ“ur. "
Nozière est lui-même entré en Série Noire avec Ma chère Béa, n° 2398, publié en 1995. Enfin, dans le dernier roman en date de Nozière, très récemment sorti chez Thierry Magnier, Série noire sur la Chérie noire, chacun des chapitres porte un titre de polar célèbre.
Sponge
Ne cherchez pas cette ville sur une carte de France. Vous perdrez votre temps et ne trouverez pas. Ou bien si ; vous ne verrez qu’elle car Sponge, cela pourrait être toutes les petites villes de province, des endroits bien tranquilles, calmes en apparence où chacun vaque à ses occupations, observé en douce par les voisins qui épient à leur fenêtre et qui se taisent... Jusqu’au jour où un quidam un peu fêlé ou inconscient arrive et remue l’eau qui dort, comme une éponge que l’on presse pour faire le ménage. Remontent alors au grand jour des histoires noires, pas belles à savoir, dans lesquelles sont impliquées des personnages respectables. Sponge est le lieu ou se déroulent quelques romans : Ma chère Béa, Tangos, Adieu mes jolies, Eldorado. Mais chaque roman pourrait se dérouler à Sponge, une ville qui pourrait ressembler à cela :
" Édifiée au confluent de deux rivières et au pied de collines modestes ; [...] une usine prospère fabriquait de petits appareils ménagers qu’enviaient les Japonais. Et pourtant, cela ne suffisait plus à égayer les visages des citadins. Comme à l’accoutumée, le brouillard né des cours d’eau et de la position encaissée de la ville envahissait les rues. Il faisait froid. L’humidité rampait sous les vêtements. Déjà , la plupart des maisons avaient leurs volets clos ; des bribes d’émissions télévisées, des musiques assourdies parvenaient jusqu’aux trottoirs quasi déserts. [...] Progressivement, la ville plongerait dans le morne sommeil qui caractérise les cités pacifiques ; le lendemain, elle s’éveillerait paisiblement, concevant à peine qu’une nouvelle journée débutait, puisqu’elle serait identique à la précédente. [...] alors que le nuit s’installait, que les derniers volets claquaient, que le brouillard gluant investissait la ville, le drame couvait. C’était idiot d’être impressionné par le brouillard et le silence spongieux qui escamotait les bruits. "
T comme
Tango
" Il n’y avait rien de tel que les tangos, une des plus belles musiques qui soient. ", pense Milou, le héros de... Tangos. Il aime cette musique qui pleure, le bandonéon de Roberto Goneyeche. Il tient ce goût de sa mère, qui avait le tango dans la peau et qui le dansait voluptueusement, oubliant dans les bras de trop nombreux cavaliers qu’elle avait un fils. Milou écoute aussi Arno et son Tango de la peau : " J’ai vu avec elle, j’ai vu avec lui... / C’est le tango de la peau, / La peau, c’est chaud. "
Le roman de la deuxième enquête de Slimane a pour titre Fatal tango. Il enquête sur une famille de déglingués, les Zonca, qui vivent près d’une guinguette, Le cabanon d’Arthur. Fleur Zonca adore le tango, surtout Le Plus beau tango du monde, et dit : " Le tango me met toujours dans des états pas possibles. " Florence Artagno, l’amante de Slimane, est une adepte. L’un de ses tangos préférés est Mi noche triste, de Contursi : " Il n’existait pas de chanson plus désespérée. "
Merci à Jean-Paul qui accepta un jour d’été de quitter " Sponge " pour une rencontre amicale. Il n’y avait pas de brouillard ce jour-là ...
Sélection de romans par thèmes
Les romans pour grandir
Héros adolescents qui se cherchent, qui souffrent d’un secret enfoui, de la mort et de l’absence de leurs parents, occupés ailleurs, qui font la première expérience de l’amour, souvent impossible, qui doivent lutter pour gagner leur place dans un univers que les adultes ont parfois tronqué " pour leur bien ", comme ils disent... C’est Émeline, Max, Maxime, Marco, Pierre, Zoltan le tzigane, Félix l’Allemand, ou Lola, la fille-femme.
> L’Amour K.O.
Rageot, 1993 (Cascade)
Max Séguso, treize ans et un mètre trente-neuf, est amoureux fou de la jeune remplaçante de français, Éliette Degalais, qui doit tenter de mater durant trois semaines les mafiosi de la 5e2, " une classe de cancres qui ne comportait que des professionnels ". C’est ainsi que, grâce à un amour impossible, Max Séguso, le cancre, devint poète et impose la poésie à tous les mafiosi de sa classe...
Nozière réussit là un beau portrait d’enseignante, à la fois désireuse d’entraîner ses élèves sur le chemin des livres et toujours sur le fil tendu, mal armée pour affronter une classe pour la première fois. On sent bien comment, à cause d’un rien, une situation peut basculer face à un groupe d’enfants et combien il est parfois difficile d’obtenir leur adhésion sans tomber dans la démagogie ou la facilité.
> Cheval gagnant
Hachette, 2001 (Livre de poche jeunesse)
Réédition du roman paru initialement chez Rageot en 1987 sous le titre Ma vie c’est l’enfer.
Un roman à la première personne dans lequel le jeune narrateur, Marco Lepet, nous raconte son enfer quotidien. il est atteint d’une maladie incurable : la peur. Marco a aussi une idée fixe : sauver une jument aveugle de la boucherie, mais le propriétaire donnera cette jument au vainqueur du concours de sauts d’obstacles qu’il organise. Marco devra s’engager dans le concours et vaincre sa peur pour sauver l’animal qu’il a pris en affection et auquel il se confie.
> Eldorado
Gallimard, 1999 (Folio junior)
Après son divorce, la mère de Félix est repartie vivre en Allemagne, emmenant avec elle son jeune fils de neuf ans. Depuis, Félix a peu revu son père, Maurice Tonki, sauf l’été de ses treize ans lorsqu’il a passé avec lui une quinzaine de jours de vacances à Eldorado, sa maison de La Pirotte. Maurice est mort quatre ans après et Félix et sa mère ont à peine évoqué cette disparition. Pourtant cet été-là , Félix a très envie d’en savoir plus sur les circonstances du décès de son père et de revoir la maison.
Une recherche du père, douloureuse pour Félix, une vérité nécessaire, un été qui le fait passer de l’insouciance de l’enfance à l’âge adulte.
> Retour à Ithaque
Gallimard, 2000 (Folio junior)
Un roman à la première personne dont le narrateur est Maxime, un jeune homme très mal dans sa peau, à l’instabilité caractérielle et dont l’insertion sociale est problématique. Sur un coup de tête, il quitte son emploi, Sainte-Maxime et ses parents pour aller en Vendée retrouver sa grand-mère. Il veut savoir ce qui s’est passé quand il a été victime d’une méningite qui l’a plongé dans un état comateux et a provoqué une amnésie. Maxime en veut à tout le monde et il a l’impression que tout le monde lui ment. Au prix d’une longue quête et d’un travail sur lui-même, Maxime retrouve la vérité et pourra enfin vivre une vie plus apaisée. Très beau texte où alternent violence des situations et émotion à fleur de peau.
> Un été 58
Seuil, 1995 (Fictions)
C’est un long été qui commence pour Pierre, bon élève et enfant sage et studieux. Un été sans doute semblable aux précédents, calme et sans surprise. Pourtant, un affreux garnement, Justin, fait irruption au village. C’est un garçon vraiment laid, mais doté d’un charisme extraordinaire, qui entraîne dans son sillage tous les gosses du village, dont un Pierre fasciné. Justin brave tous les interdits et les adultes et il a bien souvent des réactions imprévisibles.
> Un jour avec Lola
Thierry Magnier, 2001 (Roman)
Lola vit seule avec son père, Tom, depuis que sa mère Irène est partie. Tout va mal : l’épicerie paternelle bat de l’aile, les factures s’accumulent, les meubles ont été saisis. Pourtant Lola refuse qu’on la plaigne, elle fait semblant d’être forte et pour échapper à cette réalité, elle se réfugie dans l’imaginaire où seul son père compte pour elle. Elle est prête à tout pour l’aider, même à se déshabiller devant les garçons du collège qui peuvent payer... Mais un vendredi 13, sa vie va basculer...
Lola est une adolescente hors du commun, à la fois très forte dans ses choix et ses décisions qu’elle assume pleinement devant des adultes souvent désarmés par la volonté farouche qu’elle leur oppose, et si fragile aussi. Elle cache soigneusement ses fêlures, ce qui la rend profondément attachante et chère à nos yeux. Jean-Paul Nozière réussit là un récit très fort, ciselé d’une plume incisive, parfois dérangeant, mais que l’on ne parvient pas à lâcher avant la dernière page.
> Une sixième en accordéon
Rageot, 1996 (Cascade)
Les professeurs avaient préparé les enfants à accueillir Zoltan : " Votre futur camarade aura probablement du mal à s’intégrer si nous ne l’aidons pas. Il appartient à un milieu très défavorisé. [...] Vous avez peut-être lu dans le journal local qu’une dizaine de familles squattent un immeuble. " Les 6e1, tous excellents élèves, se mettent en quatre pour préparer l’arrivée de Zoltan. Mais l’attitude et l’aspect de Zoltan les déconcertent : " Un individu normal, même pas pauvre d’extérieur, tout normal, plutôt athlétique au contraire ce garçon. Une escroquerie, oui, voilà ce qu’il était ! " Ce qui les gêne aussi, c’est son silence et son odeur, il sent mauvais ! Émeline tente de tisser quelques liens avec cet étrange garçon qui ne s’exprime qu’avec son accordéon dont il tire une musique tzigane. Elle l’invite chez elle dont les parents sont musiciens. Pourtant à la fin de l’année scolaire, Zoltan disparaît, la police finit par déloger les squatteurs et la petite ville retrouve son calme, comme si rien n’avait jamais existé.
Les polars presque noirs
On est ici à la frontière entre littérature pour la jeunesse et littérature pour adultes. Les héros sont des tueurs, des vrais, les cadavres s’accumulent, mais il y a un décalage qui fait que l’on n’a pas tout à fait basculé...
> Et vous mourrez longtemps
Gallimard, 1995 (Page noire)
Une nouvelle d’amour et de noir destinée aux adolescents.
> Souviens-toi de Titus
Rageot, 1993 (Cascade policier)
Nozière mitonne ici le récit d’une vengeance implacable, préparée durant vingt-cinq ans, par un homme rendu fou.
Les polars loufoques
Nozière excelle dans ce registre et conjugue allégrement macchabées disparaissant, tant qu’à faire, dans des circonstances bien théâtrales, humour... noir, bien sûr, et références à des polars cultes. Chacun y reconnaîtra les siens.
> Adieu mes jolies
Seuil, 1998 (Fictions)
Voici un roman noir parodique et drôle, hanté par une galerie de dingues très jubilatoires, et bourré de clins d’Å“il et de réflexions amusantes sur l’éducation.
> Des crimes comme ci, comme chat
Rageot, 1995 (Cascade policier)
On connaît la coupable dès le départ puisque le roman s’ouvre au tribunal. Ce sont des retours en arrière qui racontent les différents assassinats puis les témoignages des témoins lors du procès. Récit de crimes passionnels dont le mobile n’est autre que la Littérature...
> Pas de pourliche pour Miss Blandiche
Gallimard, 1996 (Page noire)
Le récit à la troisième personne, parodique à souhait et bourré de clins d’Å“il que les cinéphiles et amateurs de noirs apprécieront, est ponctué de lettres écrites par la meurtrière, l’une des pensionnaires de l’hôtel, mais que nous ne dévoilerons pas ici
> Série noire sur la Chérie noire
Thierry Magnier, 2001 (Roman)
Un texte drôle et savoureux sur les coulisses de la création et du monde littéraire, où abondent les références à la Série Noire.
Les romans de l’Algérie
Lorsque Nozière publie Un été algérien en 1990, il doit affronter des réactions violentes de la part de certains médiateurs. On lui reproche de s’attaquer à un sujet difficile et douloureux - il y a encore assez peu de romans qui paraissent sur la Guerre d’Algérie à cette époque, surtout en littérature de jeunesse. On lui reproche d’aborder la torture et d’insinuer que certains militaires français auraient torturé des Algériens. C’est un sujet tabou. Douze ans après sa publication, le roman n’a rien perdu de sa force et Nozière évoque cette faille douloureuse avec beaucoup de nuances, s’attachant à montrer le cheminement intérieur des différents protagonistes, Français et Algériens.
Nozière, passionné par le sujet, a séjourné deux ans en Algérie. Il a été nommé comme coopérant en 1967 dans la ville de Sétif. Durant deux ans, il a été professeur d’histoire-géographie au lycée Mohamed Kérouani.
> Un été algérien
Gallimard, 1990 (Page blanche)
Le roman se déroule sur une période très courte : juin et juillet 1958. C’est Sélim, quinze ans, qui raconte ce moment clé de son histoire. Il a de la chance, il va au lycée à Sétif, avec Paul, le fils d’Emond Barine. Sélim et Paul sont amis, comme peuvent l’être deux garçons de conditions sociales différentes : Paul peut tout faire et tout dire ; Sélim doit se taire et accepter. Pourtant, cet été-là , Monsieur Edmond annonce qu’il n’ira plus au lycée à la rentrée, qu’il devra travailler à la ferme : " Je veux former un homme qui dirigera la ferme : quelqu’un d’instruit, capable au besoin de me remplacer. [...] Ton fils est assez instruit. Tu oublies vite qu’il est allé au lycée grâce à mon intervention. Les critiques n’ont pas manqué dans la région. On disait que je formais les futurs cadres du FLN. " Sélim prend peu à peu conscience de sa condition. Peu après, des soldats français arrivent à la ferme afin de monter la garde durant les moissons. On craint des attaques du FLN. Durant une altercation, les soldats abattent un nomade qui tentait de sauver son troupeau. Sélim assiste à la scène et s’éloigne peu à peu de Paul qui trouve tout cela " normal ". Il est contacté ensuite par le FLN et accepte de devenir un agent de renseignements. Les événements se précipitent et, la nuit du 1er août, lorsque la ferme est attaquée par les combattants algériens, Sélim a définitivement choisi son camp.
> Le Ville de Marseille
Seuil, 1996 (Fictions)
Ce roman se déroule en Algérie en mai 1962. La période y est troublée, arrive le temps de l’indépendance pour les uns, du déchirement et de l’exil pour d’autres. Paul, treize ans, doit quitter la propriété où il est né, Le Bel Oranger, où il vit avec sa mère, pour rejoindre un pays qu’il ne connaît pas, la France. Mais sa mère préfère mourir plutôt que de partir et de rejoindre le Ville de Marseille, le bateau qui doit les emmener en France.
C’est un récit à trois voix que nous livre Nozière, trois points de vue s’expriment alternativement : celui de Paul tout d’abord, le garçon taciturne essayant en vain de comprendre le monde des adultes ; celui de sa mère, femme déchirée et désespérée, et celui de Fatma enfin, la servante dévouée, si présente. Par notations précises et impressionnistes, l’auteur parvient à restituer parfaitement l’atmosphère délétère de l’époque et à montrer la complexité et l’ambiguïté des sentiments éprouvés par les trois personnages. Toute la palette des mentalités est exprimée de manière juste : le mépris des colons pour les ouvriers arabes, le désir de ces derniers de récupérer les terres de leurs ancêtres, le désarroi de la servante, déchirée entre des amours contradictoires...
Romans pour adultes
> Ma chère Béa
Gallimard, 1995 (Série Noire)
Pourquoi cette belle Antillaise quitte-t-elle Montpellier pour venir enseigner à Sponge ? Elle est venue venger l’homme qu’elle aimait, Martial, nommé au collège l’année précédente. Méthodiquement, Joséphine entame son entreprise de démolition, mais elle se rend bientôt compte qu’elle se détruit elle-même. C’est ce qu’elle confie dans de longues lettres à son amie, sa chère Béa.
> Tangos
Fleuve noir, 1998
Le récit noir, très noir, d’une descente aux enfers ou comment un homme qui a réussi, sans s’embarrasser de trop de scrupules, devient en l’espace de deux jours l’homme à abattre, un zombie bourré d’alcool et de Lexomil.
Un drame au pays des " ploucs ", cher à Nozière, dont l’action se déroule dans la petite ville de Sponge, où chacun a quelque chose à cacher.
> Les enquêtes de Slimane
Quatre romans parus en moins de trois ans ont pour personnage central un détective hors du commun, bourré de contradictions, qui vagabonde dans la France profonde avec le Chien, nommé Bogart (notre homme aime le cinéma américain), remuant avec son air de ne pas y toucher les secrets enfouis des notables de campagne. C’est en quelque sorte un SDF que notre Slimane, sans domicile fixe, sans profession fixe, sans amours fixes et bourré d’idées fixes, de petites manies et de rituels.
Slimane est hanté par son père, Algérien harki, assassiné alors qu’il n’avait que dix ans. Une enquête de police plus que bâclée et l’affaire fut close sans que les assassins soient retrouvés. Il a été officier de police pendant trois ans, mais en a eu vite assez que ses collègues l’appellent " L’Arabe ". Il avait choisi de devenir flic pour trouver, dix ans après la mort de son père, qui l’avait assassiné, et devient une sorte de détective privé un peu par hasard après avoir quitté la police. Slimane a quatre passions dans la vie : le cinéma, la musique (il écoute presque exclusivement Lili Boniche), le rhum et le vélo. Slimane a trois femmes dans sa vie, qu’il voit très épisodiquement, qu’il attend et qu’il fuit lorsqu’elles viennent à lui : il y a la mère : Bouba, épicière infatigable à Lons-le-Saulnier, mère possessive, généreuse et larmoyante. Il y a la sÅ“ur, Yasmina, belle à damner un saint. Il y a l’amante, Florence Artagno, une belle femme d’une quarantaine d’années, commissaire de police à Lyon, qui aimerait que l’homme qu’elle aime se décide aussi.
Les quatre romans de Slimane sont parus au Seuil, dans la collection Points policier. Il s’agit de : Un regrettable accident, 1999 - Bogart et moi, 1999 - Fatal Tango, 2000 - Trois petites mortes, 2001.
Bibliographie sélective
• Ouvrages pour enfants et adolescents
Tu vaux mieux que mon frère. - Gallimard, 1999 (Folio junior)
Ce titre est d’abord paru chez Duculot en 1982 dans la collection Travelling, puis chez Gallimard en 1994 en Lecture junior, après avoir été réécrit par l’auteur. Il a été traduit en grec.
La Vie sauvage. - Flammarion, 1986 (Castor poche)
Roman traduit en espagnol.
Dossier Top secret. - Gallimard, 2000 (Folio junior policier)
Ouvrage paru tout d’abord chez Rageot en 1987 dans la collection Les Maîtres de l’aventure, puis chez Gallimard en 1994 en Folio junior.
Cheval gagnant. - Hachette, 2001 (Livre de poche jeunesse)
Roman paru initialement sous le titre Ma vie c’est l’enfer, chez Rageot en 1987 dans la collection Les Maîtres de l’aventure, puis chez Gallimard en 1995 en Folio junior.
Pour cette nouvelle édition, le texte a été revu et réécrit par l’auteur.
Souviens-toi de Titus. - Rageot, 1993 (Cascade policier)
Ouvrage paru tout d’abord chez le même éditeur en 1989 dans la collection Les Maîtres de l’aventure.
Souviens-toi de Titus a obtenu le Prix Polar Jeunes en 1990 et le Prix Gavroche. Il a été traduit en grec.
La Chanson de Hannah. - Nathan, 1995 (Pleine lune). [cf. analyse dans le n° 140/1.074]
Ce roman est d’abord paru chez le même éditeur en 1990 dans la collection Arc-en-Poche. Il a obtenu le Prix Enfantaisie au Salon du livre de Genève en 1991 et a été traduit en espagnol et en portugais.
Un été algérien. - Gallimard, 1998 (Folio junior édition spéciale)
L’ouvrage est d’abord paru chez Gallimard en 1990 en Page blanche. Il a obtenu le Grand Prix du Livre Jeunesse de la Société des Gens de Lettres en 1990, le Totem Télérama du roman au Salon du livre de jeunesse de Montreuil en 1990 et le Prix d’Honneur de Lire au Collège en 1991. Il a été traduit en allemand et en coréen. Il est aussi disponible en large vision chez les éditions V.D.R.
Les Assassins du cercle rouge. - Flammarion, 1997 (Castor poche). [cf. analyse dans le n° 149/2.606]
Ce roman est paru tout d’abord sous le titre Le Ventre du Bouddha chez Hachette en 1990 en Verte aventure.
Retour à Ithaque. - Gallimard, 2000 (Folio junior)
Paru tout d’abord en Page blanche en 1992.
Des crimes comme ci, comme chat. - Rageot, 1992 (Cascade policier)
Ce roman a obtenu le Prix du roman du Salon de Brive et Montréal, ainsi que le Prix Gavroche.
Sabbat chez les ploucs. - Gallimard, 1997 (Page noire). [cf. analyse dans le n° 152/2.102]
Le roman est paru sous le titre initial Soir d’été, appartement 3 B, chez Scandéditions en 1993, dans la collection Accents.
L’Amour K.O. - Rageot, 1993 (Cascade)
Bye Bye Betty. - Gallimard, 1993 (Page noire)
Un été 58. - Seuil, 1995 (Fictions)
Ce texte a obtenu le Prix Ibby pour la France en 1996.
Et vous mourrez longtemps : une nouvelle dans un recueil collectif paru chez Gallimard, 1995 (Page noire)
Une sixième en accordéon. - Rageot, 1996 (Cascade). [cf. analyse dans le n° 147/2.574]
Le roman a obtenu le Prix 1000 jeunes lecteurs.
Pas de pourliche pour miss Blandiche. - Gallimard, 1996 (Page noire). [cf. analyse dans le n° 143/2.268]
Roman traduit en allemand.
Le Ville de Marseille. - Seuil, 1996 (Fictions). [cf. analyse dans le n° 146/2.475]
Blanc comme neige. - Gallimard, 1998 (Page noire). [cf. analyse dans le n° 155/2.288]
Adieu mes jolies. - Seuil, 1998 (Fictions). [cf. analyse dans le n° 157/2.053]
Le Rebelle de quatrième. - Rageot, 1998 (Cascade pluriel)
Eldorado. - Gallimard, 1999 (Folio junior). [cf. analyse dans le n° 164/2.547]
Un jour avec Lola. - Thierry Magnier, 2001 (Roman). [cf. analyse dans le n° 171/3.176]
• Romans pour les adultes
Ma chère Béa. - Gallimard, 1995 (Série noire)
Billi Joe. - Fleuve noir, 1996
Tangos. - Fleuve noir, 1998
La Vie est immense. - Fleuve noir, 1997
Il s’agit d’une nouvelle parue dans un recueil collectif intitulé Douze et amères, dans lequel figuraient Hervé Prudon, Olivier Pelou, Yves Pagès, Pascal Garnier, Jean-François Merle, Tonino Benacquista, Marcus Malte, Sergueil Donotez, Christophe Claro, Delacorta et Thierry Jonquet.
Les enquêtes de Slimane :
Un regrettable accident. - Seuil, 1999 (Points policier). [cf. analyse dans le n° 162/3.424]
Prix Noir d’automne des C.E. de la ville de Saint-Nazaire, en 2000.
Bogart et moi. - Seuil, 1999 (Points policier). [cf. analyse dans le n° 164/3.601]
Fatal Tango. - Seuil, 2000 (Points policier). [cf. analyse dans le n° 164/3.811]
Trois petites mortes. - Seuil, 2001 (Points policier)
Série noire sur la Chérie noire. - Thierry Magnier, 2001 (Roman)
Cette bibliographie n’est pas exhaustive, respectant ainsi le désir de Jean-Paul Nozière de ne pas citer certains de ses premiers romans.
Notes
[1] Ainsi, après la publication de Un été algérien, chez Gallimard en 1990, on attendait Nozière dans la même veine. Il aurait pu alors écrire Un été vietnamien, mais a publié Des crimes comme ci comme chat, chez Rageot, un polar loufoque comme il l’appelle. La même rupture s’est produite un peu plus tard en proposant Un été 58, paru au Seuil en 1995, suivi en 1996 d’un autre polar déjanté, Pas de pourliche pour Miss Blandiche, chez Gallimard.
[2] Mafiosis : c’est ainsi que sont surnommés les élèves de 5e2 dont le jeune narrateur fait partie.
[3] Pour plus de renseignements, voir le site d’Ibby : www.ibby.org Ibby France, immeuble Atlantic, 361 avenue du Général-de-Gaulle, 92140 Clamart. Tél. 01 40 83 14 63.
[4] Rouge indélébile est un roman d’Austin Stone et il est toujours disponible à la Série Noire.
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