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Cet article est extrait de la revue Inter CDI N° 148

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Avant-propos

La documentation d’hier à demain

La flotille des CDI et leurs équipages. Historique et prospective
Cet article de dernière heure fait la synthèse des trois études qui précèdent. Il résulte de la contribution d’une documentaliste de terrain à un document publié par le CRDP de Rennes intitulé “La Fonction documentaire dans les établissements scolaires”, au terme d’un travail mené pendant deux ans par un groupe de recherche attaché à la MAFPEN de l’académie. Témoignant d’abord d’une période révolue dont elle a été actrice et dont elle a parcouru les diverses étapes, F. Hameurt dessine ensuite un profil réaliste pour les documentalistes de demain.

Les CDI de 1960 à nos jours

Lorsqu’on déploie le tableau chronologique des éléments qui ont contribué à façonner les CDI de manière plus ou moins déterminante, il se dessine assez nettement une suite de mutations en étapes sucessives, semblables aux phases d’une métamorphose qui conduirait vers un état accompli (état imago).

L’avant 1958 :la « préhistoire »

La création en 1958 du Centre local de documentation pédagogique (CLDP) au lycée Janson de Sailly représente sans aucun doute le premier jalon important dans cette série d’étapes. Si le concept est nouveau, il faut toutefois remonter davantage dans le temps pour repérer les premières manifestations de ce dans quoi s’enracinera la dynamique des CDI et qui nourrit encore actuellement l’esprit qui les anime. Car il faut relire ce que dit dès 1946 Mme Brunschwig, inspectrice générale de l’Instruction publique, qui qualifie « d’exemples vivants qui sont d’un autre pouvoir » la bibliothèque “Évasion” du lycée Marseille-Longchamp, celles des lycées La Fontaine (Ndlr. - Voir le témoignage de Raymonde Dalimier en encadré), Molière et Marie-Curie à Paris, les “Foyers de lecture” des lycées de Montgeron et de Marseille-Veyre, du lycée de jeunes filles d’Avignon, etc, parce qu’ils « répondent aux besoins des élèves et permettent, par l’apprentissage de la recherche, la familiarité et le respect des livres, de faire l’éducation de l’esprit, du goût et du caractère ». L’idée est là, celle de donner à l’élève la capacité d’accéder librement à la culture et qui s’inscrira généreusement vingt ans plus tard dans le contexte de lutte contre l’échec scolaire. Elle nous réjouit toujours par l’étonnante fraicheur qu’a conservée son expression. Ne serait-elle pas la pierre angulaire, donnée permanente dans l’histoire des CDI, au-delà des modes du moment ?

Six ans plus tard, la circulaire du 13 octobre 1952 fait écho à cette première voix en définissant « le rôle de la documentation dans l’enseignement du second degré », en attirant l’attention des enseignants sur « les dangers que peut présenter une connaissance érudite, riche et parfois encombrée de présuppositions de toute nature », et en « donnant une préférence marquée pour la formation de l’esprit aux méthodes d’enquête ou de redécouverte, à la méthode historique quand elle est praticable, parce qu’elles obligent à partir du fait, du document, au lieu de retrouver ceux-ci comme instruments de vérification et de contrôle, aux termes d’une pensée dogmatique et déductive ».

La circulaire suivante, datée du 22 mars 1954, invite les enseignants à constituer un inventaire des ressources pédagogiques et à « prolonger au dehors l’action de la classe » dans l’exploitation des ressources que sont les musées, les sites, les monuments. Un lieu où apprendre à accéder de manière autonome au livre, un mode d’enseignement qui développe les capacités d’autonomie, un enseignement qui sait établir des passerelles et s’ouvrir sur le monde : l’essentiel est ainsi énoncé, une destination assignée.

Le navire peut-il appareiller ? Attention : à cette époque on n’a pas encore imaginé qu’il puisse y avoir un pilote à bord, pas plus qu’on n’a conçu l’esquif pour la mission qu’il doit accomplir. Si le document est bien considéré désormais comme un moyen d’enseignement, l’idée d’un centre de ressources dans l’établissement et celle de le confier à un documentaliste ne sont encore nulle part évoquées... Les années 60 : la naissance des Services de documentation

À l’image du CLDP du lycée Janson de Sailly que dirige Marcel Sire, une centaine de services collégiaux de documentation sont créés en 1959. C’est la naissance des Services de documentation. Il suffit d’écouter les pionniers pour retrouver ce qu’ont été les tout premiers pas d’un CDI sous la forme SD. Écoutons-les nous raconter cette période, les conditions de démarrage et de fonctionnement d’un service qui a ses débuts était dédié exclusivement aux enseignants, confié au seul talent et aux seules initiatives d’une personne qui avait accepté et l’aventure en solitaire et l’inconnu d’un métier à créer.

Devenu inspecteur général, M. Sire accompagne cette conception dont il faut lui reconnaître la paternité, des encouragements, des directives et du souffle qui permettront de lancer gaillardement 600 SD en 1967. L’ouvrage dans lequel il décrit les conditions nécessaires à un bon fonctionnement du service optimal, où il communique son enthousiasme et la conviction avec laquelle il défendait la place privilégiée à accorder à la documentation, a fait rêver longtemps plus d’un documentaliste. Si, trente ans après, le CDI tel qu’il le concevait est resté un idéal loin d’être réalisé, la fonction documentaire à l’école était désormais définie comme un objectif convoité.

La circulaire du 10 février 1962 renvoie à une instruction générale amplement diffusée concernant le service de documentation des établissements d’enseignement . « Il existe de plus en plus un matériel commun à plusieurs disciplines et dont la conservation, l’entretien et le plein emploi doivent être dans tous les cas assurés. » L’idée de constituer le patrimoine des ressources pédagogiques de l’établissement sur un site commun à tous est ainsi formulée.

Par ailleurs, sur le terrain, la fusion progressive de la bibliothèque d’élèves avec le service de documentation, amène petit à petit le responsable du service à répondre aux demandes de ces jeunes usagers auxquels on a donné un droit d’accès et qui viennent, de plus en plus nombreux, en user. À côté de la logique de service aux enseignants, le responsable va développer progressivement la logique d’un service aux élèves, qui tout naturellement s’exprime souvent sous la forme d’interventions pédagogiques. Dès lors, le responsable du service de documentation ne cessera plus d’être tiraillé entre deux fonctions, celle de gestionnaire soucieux de donner à l’infrastructure du service la plus grande efficacité, et celle de pédagogue répondant à la demande toujours plus grande des élèves.

La circulaire du 10 juin 1963 sort les services collégiaux de documentation de l’isolement : les CRDP doivent apporter leur concours à la mise en place et au bon fonctionnement des services de documentation. La nomination du personnel, sa formation initiale et continue, l’aide technique et documentaire dont le documentaliste peut avoir besoin, passent sous le contrôle du directeur du CRDP en accord avec le chef d’établissement. Dès cette époque, des liens vont se tisser entre le Centre régional et les services de documentation des établissements secondaires.

Les années 70 : la mutation

Devenu SDI en 1966, le SD se voit, par la circulaire du 2 juillet 1971, confier le soin de réaliser le carnet d’accueil et le bulletin de rentrée dans chaque établissement. La réalisation de cette tâche est sans doute une des premières manifestations de l’autonomie accordée aux établissements. L’adjonction du “I” d’information au “D” de documentation est par ailleurs loin d’être anodine. Elle est ressentie comme un témoignage de la reconnaissance nouvelle de cette compétence du documentaliste : rendre accessible l’information quelle que soit la forme sous laquelle elle se présente.

Faisant suite au rapport de la Commission des Sages et aux travaux du Centre d’auto-documentation du collège d’enseignement secondaire de Marly-le-Roy, le ministère Fontanet déclare qu’il est dans son intention de créer des centres de documentation dans tous les établissements secondaires. La circulaire du 23 mars 1973 formalise ses déclarations. Si le délai de cinq années qu’il se donne pour y parvenir sera plus que largement dépassé, il est évident que c’est en 1974 que tout démarre. À partir de cette date, la flottille des CDI va être lâchée par escadres successives, soumises à une mouvance de vents et de courants, pour chacun plus ou moins favorables...

Une publication de février 1974 fournit des schémas et des normes de construction pour des “établissements à espaces aménagés”. Une attention particulière y est portée aux espaces documentaires.

Un texte majeur de l’Inspection générale, appelé “le Rapport Tallon”, va servir à tous de boussole : il met en cohérence l’ensemble très diversifié des pratiques qui ont pu être observées. Sept fonctions du documentaliste y sont distinguées : technique, d’accueil, d’information générale, de relations publiques, d’accès aux loisirs, d’information scolaire, professionnelle, fonction pédagogique enfin. « La dernière, dans une large mesure, commandant toutes les autres et leur donnant tout leur sens. » La circulaire du 12 mars 1975 conforte ce texte. Celle du 17 février 1977 décrit et fixe officiellement pour la première fois la nature de la fonction du documentaliste :

-  il est « au même titre que ses collègues enseignants, membre à part entière de la communauté éducative »

-  il est un « spécialiste de l’élaboration et de l’exploitation de la documentation »

-  il a un rôle pédagogique proprement dit, qu’il collabore avec un enseignant à l’exploitation de documents fournis aux élèves, ou qu’il « exerce une action pédagogique directe auprès des élèves pour leur enseigner les méthodes de recherche de documents, et de travail sur documents... » À l’évidence, la finalité pédagogique de son rôle a une importance déterminante.

Le contexte est alors porteur : la formation initiale des documentalistes est accrue, un vent novateur souffle sur l’enseignement, on parle de travail indépendant, d’interdisciplinarité. Les expériences de Marly-le-Roy, celles d’Istres en coordination avec l’OFRATEME (Office français des techniques modernes d’enseignement), les 10 % accordés aux établissements pour déployer créativité et initiatives, les instructions sur l’utilisation de la presse à l’école, sont autant de phares et de caps à prendre pour une navigation réussie....

Les années 80 : le vent en poupe

Il semble bien qu’à cette époque, tout coucourt à justifier et à valoriser les fonctions du CDI. Un courant pédagogique vigoureux accompagne la rénovation des collèges conduite sous le ministère Savary. Le CDI y trouve naturellement sa place dans une harmonie d’objectifs idéalement concordants. Quel lieu pourrait-il être plus propice aux pratiques du travail autonome (nouvelle appellation donnée au travail indépendant), à l’exercice d’une pédagogie différenciée, de l’interdisciplinarité, de l’autodiscipline ? La publication d’ouvrages d’initiation à la documentation, la diffusion des modules de l’INRP, le rapport Pingaut sur la lecture, nourrissent la mise en place de formations à l’utilisation du document. Le succès des Projets d’action éducative (PAE), poursuites des PACTE du ministère précédent, multiplie les occasions de travaux interdisciplinaires en équipes pédagogiques. Avec la création du CLEMI, la presse entre officiellement dans l’institution comme outil pédagogique et le CDI est très directement concerné. Époque vibrante, tonique. Les projets s’échafaudent, on construit des séances sur objectifs, on évalue... Le CDI, foyer où se fondent les contributions diverses dans des projets pédagogiques communs, serait-il devenu le lieu central de l’établissement, carrefour d’animation de la vie éducative et de la vie pédagogique ?

La “circulaire de mission” du 13 mars 1986 donnera toute ses spécifications au navire CDI.

Les années 90 : le stade imago

Reconnus, consacrés, les CDI le sont par une loi importante (ou du moins dans l’une de ses annexes) - la loi d’Orientation de 1989 - qui souligne la place essentielle qu’ils occupent et leur rôle capital dans la vie pédagogique de l’établissement. Reconnus, “adoubés”, les documentalistes le sont par la création d’un CAPES, concours qui normalise le recrutement et institue très clairement le documentaliste comme enseignant à part entière. La formation initiale s’organise dans les IUFM créés en 1990. La dimension pédagogique de la fonction ne devrait plus faire de doute. Mer belle, vent force 3, visibilité 2 miles, la météo marine serait-elle au beau fixe ?

Malgré le contexte favorable que crèe l’autonomie acquise par les établissements au travers des lois de décentralisation et qui se traduit sous forme de “projet” laissant un peu d’espace aux initiatives locales, malgré l’opportunité des enseignements modulaires en lycée qui offrent aux documentalistes de ces établissements des occasions de formations méthodologiques concertées, malgré l’affectation en nombre important de jeunes “professeurs-documentalistes” sortis tout frais émoulus des instituts de formation, les nuages porteurs d’incertitudes n’ont pas totalement quitté l’horizon. Et voilà que surgit une tout autre interrogation : que vont devenir les CDI sous la déferlante Internet ?

Et le Gulf Stream ?

La manière factuelle que nous venons de choisir pour retracer brièvement l’histoire des CDI semble supposer que les données du problème sont restées permanentes sur la période considérée.

Tout serait-il ainsi dit ? En d’autres termes, l’histoire des CDI commençant aujourd’hui, prendrait-elle la même tournure que celle observée sur une période de trente-cinq années environ ?

À l’évidence, non. La société, les “usagers” du système éducatif, les usages au sens large, tout ce qui cadre les données du problème a considérablement changé.

L’interpellation “Et le Gulf Stream... ?” évoque le courant irrésistible qui, sur le tiers de siècle considéré, a emporté les CDI, ces esquifs chargés d’un équipage, de passagers auxquels les directives ministérielles assignaient une destination que les officiers de passerelle cherchaient à atteindre en se donnant chacun un cap, une allure.

Songeons que, dans les années soixante, le CDI était le Service d’information, gestionnaire du trésor des diapositives. Qu’est-il advenu depuis de l’image, et de sa consommation par les élèves ? L’image s’est banalisée par l’introduction de la télévision dans pratiquement tous les foyers. Et le zapping se répandant, avec lui s’est répandu l’irrespect à l’égard de l’image. Peut-on encore imaginer aujourd’hui un CDI dont la notoriété s’acquerrait simplement en mettant richement à disposition des enseignants des diapositives sur des thèmes très divers. Permettrait-il de piquer encore la curiosité des élèves et de retenir leur attention. Autres temps, autres moeurs.

Au début des années soixante, le CDI était gestionnaire des bibliothèques de classes qu’il rassemblait dans un fonds commun offrant un choix étendu de lectures. Pourrait-il se maintenir simplement dans cette fonction comme alors, en particulier au collège, quand on cite le taux moyen de 10 % des entrants en sixième qu’il faut ranger parmi les illettrés tant leur aptitude à la lecture est faible ? Qu’est-il advenu de l’usage du livre, à une époque, l’actuelle, où son prix dans sa forme poche, exprimé en temps de travail, n’a pourtant jamais été aussi peu un frein à la lecture ?

Cette dégradation de l’aptitude à la lecture des élèves entrant en secondaire ne peut être isolée d’autres évolutions majeures, subies, accompagnées ou voulues par le Ministère, ces courants dans lesquels il faut naviguer, qui retentissent sur les textes concernant spécifiquement les CDI.

Les taux de scolarisation à un âge avancé, la massification de l’enseignement, en sont une mesure. La désaffection relative dans le même temps des formations professionnelles et technologiques, concernant en particulier les métiers des secteurs primaires et secondaires, a renvoyé vers l’enseignement général des flux importants de nouveaux usagers, moins habitués que les cohortes qui les précédaient, à un usage conventionnel du document.

Parmi les grands courants, il faut encore consigner dans cette période la migration des populations, qui a accentué leur citadinisation, les concentrant dans des ZUP.

Ces grands courants qui, par la dérive qu’ils ont provoquée, ne permettent plus de concevoir actuellement le CDI comme il fallait le faire au début et qui imposent des CDI plutôt qu’un standard à cloner partout, ces grands courants paraissent hostiles.

En même temps, il est apparu à l’évidence qu’à la différence de ce qu’avaient connu nos “pères”, la formation reçue au cours des études, qui permet d’accéder à un premier emploi et de remplir une première fonction dans la vie active, cette formation n’est plus suffisante pour la vie. Un emploi, un employeur pour la vie, ne sera plus une situation banale comme elle l’était devenue durant l’ère industrielle. Il faudra renouveler son savoir, l’actualiser, le reformer et le réformer au point qu’apprendre à apprendre apparaît plus essentiel qu’apprendre une somme de connaissances.

Les nouveaux médias dont l’usage est en train d’exploser ouvrent des possibilités d’accès illimité à l’information. Mais trop d’informations tue l’information et le risque est considérable de fracturer la société en deux blocs : ceux qui sauront accéder à l’information pertinente, qui pourront évoluer en surfant sur la vague, qui ne seront pas en retard d’un train ; et les autres, les laissés pour compte, ou les submergés.

Voici donc que s’ouvre une perspective d’adaptation nouvelle de l’enseignement où s’engager d’urgence et dans laquelle les CDI peuvent jouer un rôle majeur. À défaut de l’avoir fait, il ne faudrait pas que ce soit par la manipulation des jeux électroniques ou la fréquentation des cybercafés que la jeune génération se prépare exclusivement à ces nouveaux usages de la communication.

De cette histoire, quelle leçon ?

Une remarque s’impose ici. Dans la courte résurgence de ces trente années passées, n’aurions-nous pas dû mieux distinguer les trois concepts qu’on a toujours eu trop tendance à confondre : la fonction documentaire, le CDI, le documentaliste. Ces deux derniers n’ont, il est vrai, fait l’objet d’aucun traitement qui les ait dissociés. Ne pas s’attacher à cette distinction, c’était adopter le comportement de la plupart des documentalistes qui jusqu’à présent ou presque se sont fortement identifiés à leur service. Une bonne partie des motifs de cette confusion n’est-elle pas à chercher dans la diversité des missions attribuées au CDI avec ses potentialités matérielles qui, dans la réalité, sont le plus souvent à la charge d’une seule personne dont les compétences ne peuvent recouvrir l’étendue de toutes les missions. L’installation à brêve échéance de réseaux numériques locaux, comportant des accès délocalisés aux réseaux internationaux, devrait nécessairement provoquer la réflexion sur la définition précise des tâches qui incombent au documentaliste. Ces tâches ne devraient plus s’exercer dans le site confiné du CDI, mais relever d’une politique globale d’information et de communication de l’établissement. Quant à sa formation, elle devra plus que jamais prendre en compte l’indispensable maîtrise des technologies de l’information et de la communication. Voici une première leçon.

La deuxième se dessine dans la constante retrouvée à chaque pas en avant : la réussite des CDI serait bien soumise à deux conditions essentielles, leur complémentarité dans des projets d’équipes, et tout aussi indispensable, leur appartenance à un réseau.

Tout ce qui concourt à fédérer, coordonner, harmoniser, rendre complémentaires les compétences et les ressources individuelles, est porteur de réussite pour le CDI. L’insuccès des occasions manquées a pour cause l’insuffisante prise en compte de cette vérité. La dynamique qu’aurait pu susciter le Rapport Bourdieu-Gros ou les réalisations de Marly-le-Roy n’aurait-elle pas été, dès le début, paralysée parce qu’on avait exclusivement retenu les aspects méthodologiques et omis de les associer étroitement comme on aurait dû le faire à des didactiques disciplinaires ? Le mode de diffusion du “Module 3” de l’INRP dit “de Peretti”, en a fait un outil de formation à l’usage bien trop exclusif des documentalistes, ce qui en a interdit pratiquement l’exploitation par les enseignants des disciplines. Une exploitation commune aurait à coup sûr changé le cours des choses. L’étiolement persistant de certains CDI n’est-il pas le plus souvent lié à l’absence d’un projet intégré ? L’essouffle-ment de certaines formations mises en place dans les CDI n’est-il pas constaté là où celles-ci se déroulent sans qu’elles aient été suffisamment intégrées et même prolongées dans le travail de la classe ?

Par ailleurs, il n’est de CDI vivant que dans les échanges permanents qu’il entretient avec les autres centres de ressources. Son rôle de noeud d’un réseau de compétences au sein de l’établissement est efficace, à la condition que le CDI soit aussi noeud d’un réseau entre établissements et noeud d’un réseau de centres de ressources. On peut légitimement s’interroger sur l’impact qu’aura sur les réseaux impliquant le CDI l’entrée en force, désormais irréversible de l’accès direct à des réseaux mondiaux. Ces interconnections existantes à l’indéniable dynamique ont souvent une dimension humaine qu’il serait redoutable de voir s’estomper.

Une page de l’histoire des CDI est à l’évidence en train de se tourner...

Quel profil pour le documentaliste de demain ?

En 1996, le CDI est sur une trajectoire de changement. Celui qui douterait qu’il s’agit d’un bouleversement doit pourtant bien considérer les signes qui annoncent la métamorphose : une croissance géométrique du volume et de la diversité de l’information qui afflue, et la colonisation du CDI par des consoles de visualisation. À côté du document imprimé, un accès aux espaces virtuels de la documentation y est dorénavant offert aux usagers. Avec quel CDI ?

Voici que le CDI, espace documentaire de l’établissement qu’on savait capable de communiquer occasionnellement avec un environnement proche par le téléphone et plus rarement par le minitel, s’ouvre sur des espaces documentaires planétaires !!! Si le CDI consiste encore en un lieu visitable et s’il reste l’espace dans lequel s’organise le plus rationnellement possible l’accès à une documentation pour une large part encore sur papier, celle-ci va céder du terrain à sa forme numérisée, sans capituler toutefois.

Il ne faut pas perdre de vue que le déferlement de l’information dans les CDI n’est qu’un écho amorti de la mutation majeure qui s’opère dans notre société et dans tous ses lieux de fonctionnement, particulièrement dans les sites professionnels. Si les établissements scolaires ont l’ambition de préparer leurs élèves à entrer de plein pied dans le monde moderne, on doit conclure que le CDI devrait y être un lieu privilégié de l’apprentissage des nouveaux usages.

À cette image d’un CDI très informatisé, certains pourraient opposer le fait que, suivant l’observation quotidienne relatée par tous les médias, les PC envahissent les foyers (avant même que tous les CDI en soient dotés) et dans les familles la coquetterie est d’interroger sur Internet ; les CDI ne doivent donc pas s’attendre à jouer le rôle que nous leur croyions promis. À ceux-ci il faut répondre que tous les foyers ne peuvent pas se doter de cet outil convoité, et que la fracture sociale risque de s’ouvrir plus largement encore si justement les CDI ne sont pas capables d’offrir le matériel, et l’enseignement du documentaliste, à ceux qui sont les plus privés d’un tel accès à la modernité.

Il ne fait par ailleurs aucun doute que la mise en place de réseaux locaux, donnant en tous points de vie de l’établissement accès à toutes données informatisée retirera au CDI sa particularité d’y être le pôle centralisateur de la documentation et de l’information. Le CDI devrait demeurer cependant, longtemps encore, le seul espace de l’établissement où coexisteront livres et multimédia, encyclopédies et quotidiens régionaux, permettant aux élèves et aux professeurs d’aller de manière harmonieuse et conviviale butiner des sujets divers sans se heurter aux frontières des disciplines.

Ce microcosme culturel et humain est à préserver, pour qu’il offre à tous et de manière autonome un libre accès à l’information et par là même à la culture :

-  où l’on peut enseigner autrement,
-  où s’abaissent les frontières des disciplines et se recomposent les savoirs,
-  où s’apprend avec l’autonomie, le respect de l’autre et du bien commun, la responsabilisation, la citoyenneté.

Dans quelles fonctions ?

Dans ce CDI en pleine mutation technologique, le documentaliste conservera une part des fonctions actuelles, devrait en abandonner certaines et de nouvelles viendront s’ajouter.

• Au titre de ses fonctions permanentes

Le documentaliste est responsable de l’adaptation du CDI aux besoins de ses utilisateurs, en particulier de la composition, aussi bien que des modalités, de mise à disposition du fonds documentaire patrimonial.

C’est à lui que revient la veille attentive et constante sur l’aptitude des usagers du CDI à utiliser les outils documentaires. En cas de défaillance, il intervient pour corriger, compléter, actualiser leurs savoir-faire.

Ses activités s’organisent constamment dans le cadre de projets concertés, projet d’établissement, projet d’équipes enseignantes, et pour cette raison le documentaliste n’est jamais un acteur solitaire car la documentation n’a de sens que comme moyen. Là est aussi la grandeur du métier de documentaliste.

• Le documentaliste devrait être délesté de certaines tâches

La perspective d’affecter au documentaliste des fonctions nouvelles ne se transformera en réalité qu’à la condition de le délester d’une partie de ses tâches actuelles.

Si l’accès à l’information réclamera rapidement la mobilisation de techniques pour l’instant non encore banalisées, il est indéniable que rapidement aussi, l’usage familier de ces techniques au CDI ne restera pas l’apanage exclusif du documentaliste. En outre, le libre accès aux documents sera d’autant plus la règle à l’avenir que le support de l’information sera dématérialisé : plus de gestion du prêt, plus de rangements après consultation. Mais il s’agit là de scénarios futuristes.

Aujourd’hui, le documentaliste a besoin d’être secondé. Faut-il qu’il soit doublé ? Cette solution n’est pas la meilleure. Il nous semble préférable que lui soit adjoint un personnel technique, attaché aux tâches de bureautique, et aussi capable, en l’absence du documentaliste, d’assurer l’accueil dans des conditions suffisantes d’utilisation du lieu.

Il deviendrait dès lors possible d’envisager que le documentaliste conduise sérieusement ses tâches d’enseignant-professionnel de l’information, dans et en dehors de l’espace CDI où jusqu’alors il est retenu prisonnier, accaparé le plus souvent par les seules activités mécanistes de maintenance de l’infrastructure. Ce temps libéré lui permettrait, en particulier, la mise à jour indispensable de sa propre connaissance des documents qu’il lui faut pouvoir transmettre.

Devient envisageable également l’ouverture souhaitée du CDI, centre de ressources authentique de l’établissement, sur une durée qui excède l’obligation statutaire d’un seul documentaliste.

De toute évidence, la tâche du documentaliste serait facilitée et valorisée si l’institution prenait véritablement en compte le fait que la construction des capacités documentaires doit être une des priorités de l’école à l’aube du XXIe siècle, qu’il s’agit d’un travail de longue haleine, un travail forcément collectif, intégré dans l’enseignement de chaque discipline.

Il apparaît indispensable que les enseignants disciplinaires acquièrent désormais, dès leur formation initiale, une connaissance suffisante des mécanismes d’accès aux sources d’information, qu’ils transmettront eux-mêmes à leurs classes sous forme d’habiletés documentaires dans le cadre des exercices pédagogiques. Un effort important de formation continue ayant la même finalité doit être également fourni au profit des enseignants actuellement en poste. C’est à cette condition que le documentaliste échappera progressivement à l’éprouvante répétition d’initiations à la recherche documentaire de classes qu’il voit défiler, tâche dont l’efficacité est en outre loin d’être prouvée. Artificiellement plaqué, cet “épisode CDI” s’accomplit pour la bonne conscience de chacun. Les séances qui se déroulent au CDI, bien qu’en nombre croissant et presque toujours à présent coanimées par une équipe mixte documentaliste/professeur, gardent un caractère événementiel. L’élève en retient peu d’enseignements, les pratiques déployées pour la circonstance n’étant qu’exceptionnellement réinvesties dans la classe.

La redéfinition des tâches du documentaliste devrait concerner la suppression d’autres tâches diverses et multiples (telles que la gestion de la photocopie, celle du parc audiovisuel, etc.) qui affadissent la reconnaisance de ses compétences. Au sein des établissements, les contours de la fonction demeurent souvent encore flous et le titre récent de certifié de documentation ne les a pas rendus plus précis.

Favoriser la reconnaissance de la spécificité du métier et des techniques qui lui sont attachées devrait contribuer à remédier à la sous-utilisation du CDI dans l’enseignement disciplinaire et à la mauvaise utilisation du documentaliste dans l’établissement.

• De nouvelles fonctions attendent le documentaliste

En attendant que les jeunes professeurs reçoivent dans les IUFM une formation sur l’accès à l’information qui les mette en situation de former, à leur tour, les élèves de leurs classes, il revient au documentaliste de concourir avec les MAFPEN à la formation des professeurs en place, mission prioritaire.

L’évolution en cours du CDI impose que le documentaliste s’affirme désormais comme un véritable professionnel de l’information et de la documentation, au travers de ses savoirs et de sa maîtrise des outils modernes d’accès à l’information et du traitement de celle-ci. Documentaliste il l’est typiquement lorsqu’au bénéfice des enseignants, pour les aider à enrichir leurs enseignements disciplinaires, il mobilise et recueille circonstanciellement une information.

Le documentaliste dans cette période qui commence aujourd’hui devra être un initiateur, celui qui fait découvrir un rite qui semble encore ésotérique. À cette condition, le documentaliste participera, avec les enseignants, à l’adaptation nécessaire du système éducatif aux besoins d’une société en mutation.

Idéalement bien doté d’outils informatiques et d’un riche fonds d’ouvrages accessibles aisément par des clés informatisées, ce CDI pourrait-il être livré anonymement à des élèves qui viendraient y savourer l’autodocumentation en solitaires se cotoyant ? Ce serait une erreur de le penser. Dans ce milieu, l’élève aussi bien que les enseignants disciplinaires doivent pouvoir trouver dans le documentaliste une écoute bienveillante, un guide compétent, maître exercé aux méthodes en usage, doté d’une ample culture, confident de leurs questions, qui sache les conseiller et avant tout leur communique l’envie gourmande de lire. Ceci est une dimension humaine de la fonction à renforcer face aux risques de transformation du CDI en une « Superette » de l’information.

• Et s’agit-il d’un type unique de documentaliste ?

Si l’on veut provoquer, on peut proposer de s’interroger sur le problème de l’existence d’un phénotype de documentaliste qui serait cloné... En d’autre termes, qu’y-a-t-il de commun entre l’activité d’un documentaliste de collège de taille modeste et celle d’un documentaliste de grand lycée comportant de nombreuses classes préparatoires ?

Une forme de réponse a été proposée en suggérant de distinguer des documentalistes, les uns de formation plutôt littéraire, les autres de formation plutôt scientifique. Une telle solution présenterait des avantages potentiels lorsque les deux types de documentalistes seraient réunis dans un même établissement dont la dimension motiverait une telle réunion. Mais ailleurs ?

On peut proposer une autre distinction. Elle se fonderait sur le constat qu’aux divers degrés de l’enseignement, l’élève procède à des initiations et à des apprentissages successifs. À l’entrée au collège, les élèves doivent savoir lire. Le constat est que la première préoccupation du documentaliste de collège est de consolider l’aptitude à la lecture d’un très grand nombre d’élèves. En outre, les spécialistes des sciences cognitives qui s’intéressent aux apprentissages chez l’enfant constatent que les enchaînements sémantiques que complexifie l’hypertexte ne sont que très progressivement à la portée des enfants. Pour ces raisons, les activités du documentaliste et celles qui se déroulent au CDI, sont obligatoirement de nature spécifique au collège : la toute première conséquence est que l’activité pédagogique du documentaliste y est tournée prioritairement vers l’élève qui sera formé aux méthodes et initié aux constructions sémantiques qu’impose la lecture documentaire. Pour cela, il doit être particulièrement instruit des processus d’acquisition de connaissance.

La terminale et plus encore le post-bac sont des niveaux dans lesquels les élèves en lycée peuvent et doivent être formés à l’accès autonome à l’information. Ici, le documentaliste devra être plus particulièrement un spécialiste de la recherche de l’information dont l’activité s’apparente à celle d’un documentaliste extérieur au système scolaire. En outre, dans ces mêmes établissements, le documentaliste doit être capable de répondre à l’actualisation des connaissances qu’exigent les programmes disciplinaires qui y sont appliqués.

Pour répondre à des besoins et des souhaits de mobilité des documentalistes, il est indispensable qu’il y ait un tronc commun de formation pour tous les documentalistes, mais il faut un complément si l’on veut que le documentaliste soit pleinement efficace dans l’établissement où il est nommé. Cette formation spécifique, complémentaire et indispensable, peut être envisagée soit dans le cadre de la formation continue, soit au cours de la deuxième année de formation initiale. C’est la deuxième solution qui a été choisie ici, elle n’exclut nullement la transposition des contenus spécifiques dans une formation continue.

Avec quelle formation ?

La distinction précédemment établie dans les fonctions du documentaliste en établissement d’enseignement, selon le niveau où il opère, paraît suffisante pour proposer que sa formation initiale, durant la préparation du concours, comporte un tronc commun important et une initiation aux fonctions effectives. (Ces contenus de formation adaptés aux exigences du métier vers lequel ils conduisent supposent qu’ils soient liés à des épreuves de concours modifiées). Pour les reçus au concours, une préparation à la première affectation trouverait judicieusement sa place lors de l’année de stage. Elle comporterait deux options correspondant aux deux niveaux possibles de l’affectation, et intégrerait un fort contenu enseigné par des spécialistes.

• Le tronc commun doit comporter nombre des enseignements délivrés pour la préparation aux fonctions de bibliothécaire des collectivités, en particulier celles qui portent :

-  sur la conception de l’organisation d’un centre de documentation,
-  la constitution d’un fonds documentaire en fonction de son objet,
-  les modalités de gestion...

Parce qu’il s’agit d’établissement d’enseignement secondaire, la formation de tronc commun doit compendre des éléments d’information :

-  sur l’organisation et le fonctionnement de ces établissements,
-  sur la psychologie de l’enfant propre à la tranche d’âge concernée et,
-  sur la pédagogie.

Une formation en bureautique adaptée aux applications scolaires constitue la base de savoir-faire incontournables.

Il va de soi que la culture générale du documentaliste qui doit être ample, a été nourrie lors de son cursus scolaire et universitaire préalable.

• Les documentalistes de collège seraient amenés à approfondir :

-  le domaine des processus mentaux d’acquisition des connaissances chez l’enfant et chez l’adolescent (mémorisation, conceptualisation, modes de raisonnement, ...)
-  ainsi que celui de la lecture, dans lequel ils ne peuvent ignorer l’approche linguistique du professeur de lettres, inscrite dorénavant dans les programmes d’enseignement.

Ces formations seraient apportées par des spécialistes (linguistes, psycholinguistes, didacticiens, etc.)

En outre, ils seraient entraînés à la réalisation de projets pédagogiques concrets dans les disciplines qui s’y prêtent, avec et par des enseignants disciplinaires.

• Les documentalistes de lycée, quant à eux, développeraient des compétences accrues en matière de recherche documentaire :

-  encadrement du travail individuel de recherche,
-  consultation de bases de données,
-  constitution de dossiers documentaires.

(Ces enseignements théoriques devront être donnés par des spécialistes de la formation aux techniques documentaires à l’utilisation des technologies de l’information et de la communication.)

À ce niveau aussi, le documentaliste serait entraîné à l’exercice de ces compétences, avec et par des enseignants disciplinaires.

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