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Cet article est extrait de la revue Inter CDI N° 196

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professeur documentaliste au lycée polyvalent Jules Ferry, Saint-Dié (88)

Personne n’ignore que la répartition de l’audience des divers médias s’est radicalement modifiée en l’espace d’une génération. La presse quotidienne écrite sur support papier a subi les assauts conjugués des médias audiovisuels et du multimédia. Pourtant, c’est l’irruption de la presse écrite gratuite qui a mis en lumière, par ricochet, les déficiences de la presse payante. H. Gallois (p. 44) en déduit alors que la presse traditionnelle gagnerait sans doute à favoriser la facilité d’accès au contenu de ses pages, jugé austère et éloigné des préoccupations quotidiennes par une large fraction de lecteurs potentiels. Mais, plutôt que la presse gratuite, ce sont les journaux télévisés et la presse en ligne qui constitueraient la concurrence la plus dangereuse, en raison du pouvoir de fascination engendré par ces médias.

Autre aspect des difficultés de la presse écrite : le coût de fonctionnement des journaux requiert des capitaux énormes. Cette contrainte fait planer sur la rédaction de ces derniers le risque d’être à la merci de groupes financiers, soit par le biais de la publicité, même dans le cas de Citato dont les créateurs escomptent 80 % de ressources d’origine publicitaire (p. 48), soit par l’entrée dans le capital du journal d’un financier, tel E. de Rothschild dans l’exemple de Libération (S. Leturcq, p. 65). En France, s’ajoute à cela la désaffection du lectorat de la presse quotidienne partiellement reconverti à la lecture des magazines hebdomadaires et mensuels particulièrement abondants et diversifiés. On note une floraison de titres à l’intention des jeunes, avec une savante gradation des tranches d’âge, de 6 mois à 18 ans, chez Bayard et Milan (J.-M. Thérouanne, p. 37). En dépit d’une qualité formelle incontestable, Fl. Thinard (p. 34) n’en déplore pas moins que la majeure partie de la presse jeunesse donne un reflet de l’idéologie présente dans la presse pour adultes, trop commerciale, axée sur la consommation, complaisante envers les excès de la société contemporaine aux dépens de questions d’ordre culturel ou politique (par exemple, la question de nouveaux comportements adaptés à une vie durable sur notre planète).

Au fait, les jeunes lisent-ils la presse quotidienne et la presse spécialisée ? A. Garcia del Prado (p. 40) note que si les 3/4 des élèves d’un L.P. – pour satisfaire sans doute aux attentes supposées des adultes – répondent que la presse écrite reste irremplaçable en matière de source d’information, seulement 1 % d’entre eux choisissent de lire journaux et revues régulièrement (traduisons : en dehors de tout travail scolaire prescrit !) Pour D. Moatti (p. 13), l’urgence impose d’attirer l’attention sur les dangers de certaines émissions télévisées et de certains sites de l’internet favorisant la fascination pour les formes de violence, de pornographie et de machisme chez les adolescents. Il déplore la naïveté ou la démission des parents qui ignorent ou feignent d’ignorer les ravages qu’engendrent les abus des productions télévisées ou en ligne sur leur progéniture, en l’absence d’accompagnement d’adultes.

L’espoir résiderait-il, selon la thèse défendue par C. Candalot (p. 17), dans la possibilité offerte par l’internet à tous les individus de devenir tour à tour utilisateurs et producteurs d’information ? Soit, mais sans véritable éducation de tous les individus, la crainte subsiste, selon A. Abid (p. 8), que l’usage d’un tel outil ne produise pas plus facilement d’aides à l’intégration que de nouvelles sources d’exclusion.

L’indispensable éducation aux médias…

C. Candalot (p. 17) et J. Kernéis (p. 71) s’accordent sur l’idée que l’éducation aux médias ne se limite pas à un simple apprentissage de savoir-faire. Elle doit être étayée par un travail reposant sur trois aspects complémentaires : opératoire (manipulation des outils), cognitif (restitution du sens dans la pratique des médias) et culturel (relation au contexte social et aux faits de civilisation contemporains). J. Kernéis rappelle le distinguo opéré par Jacques Gonnet entre l’éducation aux médias, limitée aux connaissances de base sur les médias et l’éducation à l’information, élargie à l’impact culturel des médias sur le contexte social.

Les professeurs documentalistes, soulignent B. Boucherat (p. 21) comme J. Kernéis (p. 71), assument un rôle essentiel dans l’incitation à la lecture de la presse, grâce à l’éventail proposé aux jeunes, et dans la mise en place de projets, grâce à l’assistance pédagogique des publications du CLEMI, organisateur de la Semaine de la presse dans l’école. Partant d’un constat analogue, C. Candalot (p. 17) pose la question de la documentation à considérer comme une discipline scolaire, malgré l’absence d’une science d’appui incontestable. D. Fondanèche (p. 88) penche pour la reconnaissance de la documentation comme discipline, condition indispensable pour l’intégration de l’éducation à l’information dans le cursus des élèves.

De nombreuses contributions proposent le compte rendu d’expériences de travaux exécutés avec la collaboration de professeurs de diverses disciplines. Noter, par exemple (N. Berreby, p. 25), l’étude de cas dans laquelle se succèdent la reconstitution des étapes successives de la construction d’un article, l’identification des intentions affichées et dissimulées ou subconscientes, la prise en compte des contraintes matérielles et temporelles, le repérage des critères de choix sur lesquels s’établit la hiérarchisation des informations. C. Panot-Contenot (p. 77) rappelle que la principale finalité de tels travaux réside dans l’ouverture d’esprit et la curiosité que les enseignants escomptent développer chez les jeunes.

Un excellent moyen de développer la connaissance du travail journalistique, c’est d’aider les élèves à faire du journalisme eux-mêmes, soit en collaborant à un journal régional (C. Gentile, p. 85), soit en rédigeant un journal scolaire sur papier ou en ligne (J. Kernéis, p. 71), soit encore en animant une radio scolaire (A. Deyzieux, p. 104). N’est-ce pas l’occasion d’exercer le sens de l’autonomie, le goût des relations humaines et les vertus civiques ?

En matière d’informations télévisées sur l’actualité, des collègues abordent le sujet par divers biais : décryptage d’un journal télévisé, tendant à mettre l’accent sur la fonction de spectacle plutôt que sur la fonction d’information (L. Sire, p. 110) ; utilisation d’un DVD-Rom sur le journal télévisé co-produit par l’INA et le CLEMI (N. Berreby, p. 112) ; voire des projets de grande envergure (S. Leturcq, p. 65, 68) impliquant des visites de locaux de chaînes télévisées et des interviews de présentateurs d’émissions télévisées. Quant à la presse en ligne, D. Fondanèche (p. 88) considère qu’elle n’oppose à la presse écrite sur papier qu’une concurrence partielle et envisage plutôt des relations de complémentarité. Dans la conclusion du dossier (p. 128), il regrette la médiocrité d’ensemble des prestations des médias grand public : on assène aux lecteurs/auditeurs/téléspectateurs des idées toutes faites, hors de portée du doute méthodique cartésien, on infantilise les individus réduits au rôle de sujets et de consommateurs. Toutefois, loin de ce modèle de conditionnement des masses, quoi de plus revigorant que l’interview de Jacques Mény, réalisateur documentariste pour la télévision, en particulier sur Arte (J. Francés, J. Mallon, Cl. Viry, p. 115) ? À l’écart des modes esthétiques – voire esthétisantes – en vogue dans certains milieux, Jacques Mény poursuit, en artisan, sa carrière d’essayiste audiovisuel, spécialement dans le domaine littéraire, mettant son talent au service des idées qu’il veut faire comprendre aux spectateurs. Cette profession de foi tend à montrer que les médias audiovisuels gardent la capacité d’accomplir la triple mission qui leur était dévolue : « Informer - instruire - distraire ».

… Et la salutaire critique du système des médias

Précisément, les intentions affirmées dans la trilogie « Informer - instruire - distraire » subissent la subversion de l’idéologie dominante, cette fameuse « pensée unique » [1] mise au service du néolibéralisme, considérant toute activité humaine comme produit marchand, y compris l’information, la culture, l’éducation, etc. (C. Sevestre-Loquet, p. 91). De là découle le comportement de certains journalistes acceptant, sans état d’âme, une fonction de mercenaires, prêts à assurer le conditionnement des masses [2]. De plus, l’internet comporte un risque de plus en plus affirmé de « flicage » systématique des citoyens, ce qui est confirmé ailleurs par D. Fondanèche.

Trois contributions proviennent de spécialistes, sollicités par le comité de rédaction : qu’ils soient chaleureusement remerciés pour leur apport capital dans la critique du système des médias, chacun abordant la question sous un angle d’attaque différent, sociologique, historique et psycholinguistique.

François Brune (p. 51) insiste sur la pratique systématique de l’information biaisée, sans recours formel au mensonge, mais par omission d’un ou de plusieurs éléments essentiels pour la compréhension d’un phénomène ou d’un fait. Des effets d’annonce dissimulent un mélange inextricable du vrai et du faux. L’arbitraire sur-valorisation d’un élément, laissant dans l’ombre son contexte, et l’effet amplificateur des médias aboutissent à une désinformation des individus pour qui le monde, complexe en soi, devient dépolitisé et, par conséquent, inintelligible. L’analyse de la publicité montre que la falsification systématique est le moteur même de son développement.

Quant à J.-J. Ledos, ancien professionnel de l’audiovisuel, il rappelle les origines de l’utilisation de la radio mise au service de la pensée dominante du moment, c’est-à-dire dès la création du premier réseau de radiodiffusion. Comme l’avaient compris immédiatement les spécialistes de la propagande des régimes totalitaires de la première moitié du xxe siècle, la radio, puis, plus tard, la télévision promettaient un avenir assuré en matière d’intoxication des foules (p. 96). Il s’agit de conditionner les individus pour qu’ils se reconnaissent dans le miroir dé-formant que leur proposent les fabricants d’in-formation. Ainsi est retournée la devise citée ci-dessus qui peut être traduite comme suit :

« Manipuler - conditionner - divertir » [ce dernier terme à prendre au sens pascalien.] Enfin, M. Pergnier, en linguiste averti, livre une démonstration magistrale dans laquelle il analyse les moyens langagiers utilisés en tant qu’armes de guerre psychologique par les producteurs d’information pour orienter subtilement la signification des faits et évènements dans l’esprit des individus (p. 119). Ainsi le recours à des termes ou expressions forgées de toutes pièces induisent, en faisant appel à l’inconscient collectif, des réactions et comportements prévus par les manipulateurs : voir par exemple la faveur accordée à des néologismes formés avec le suffixe -phobie, aux expressions, parfois réduites en sigles mystérieux, donc plus inquiétants, comme « Ã©puration ethnique », « armes de destruction massive » (ADM), etc. Ces artifices de langage servent à diaboliser un ennemi désigné, présumé faire partie de l’« axe du mal ». Lire attentivement la longue analyse de l’image renvoyée par les médias sur les épisodes tragiques des guerres civiles de l’ex-Yougoslavie : à la première lecture, tant de machiavélisme donne, à proprement parler, le vertige. Le lecteur se demande alors, à juste titre, comment assurer une vie démocratique face à un système d’information captif au profit d’une « Ã©lite » assoiffée de pouvoir et d’argent.

Pour les enseignants, quel parti prendre pour contrer les falsifications de la presse ? De toute évidence, même si l’influence de l’école semble peser peu, dans l’esprit des adolescents, face à celle des machineries des médias, il convient de RÉSISTER. Naguère, un politologue états-unien, Francis Fukuyama, prétendait que les systèmes socio-économiques du monde développé étaient parvenus à atteindre « la fin de l’histoire », l’économie capitaliste étant le modèle ultime et indépassable de l’évolution de l’humanité [3]. Or on constate, au contraire, et ce malgré l’implosion du modèle communiste stalinien, que le combat idéologique ressuscite sous d’autres formes, plus diffuses.

Les enseignants documentalistes auront donc à cÅ“ur, dans leur CDI, de préserver la diversité des points de vue et d’encourager les jeunes à s’informer. Pour ces futurs citoyens, il convient que les médias ne deviennent pas des outils d’aliénation et que leur choix ne se réduise pas à deux pôles, tels que les concevrait une vision de politique-fiction. L’un serait organisé autour de médias utilisant une sorte de « novlangue » [4], langage destiné à déstructurer toute pensée autonome et imposer une idéologie totalitaire. L’autre utiliserait une logorrhée ne rendant compte que de futilités anesthésiantes qu’on baptiserait volontiers, grâce au détournement d’un vers célèbre : « Aboli [babil] d’inanité sonore… » [5]

Notes

[1] Expression qui a fait fortune depuis l’article suivant : RAMONET, Ignacio. - « La pensée unique ». - Le monde diplomatique, janvier 1995, p. 1.

[2] Lire : HALIMI, Serge. - « Les nouveaux chiens de garde ». - Raisons d’agir, 1997.

[3] Voir : FUKUYAMA, Francis. - La fin de l’histoire et le dernier homme. - 1991 (trad. franç. Flammarion, 2001).

[4] D’après ORWELL, George. - 1984. - Gallimard.

[5] Pardon à Mallarmé pour cet emprunt irrévérencieux, d’après Poésies, Plusieurs sonnets, IV.

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