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Cet article est extrait de la revue Inter CDI N° 224

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La vie scolaire en question
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François Daveau, Secrétaire général du CEDIS
Une certaine réforme des lycées se met en place pour la rentrée prochaine… pour le bien des élèves, n’en doutons pas ! Celle-ci ne saurait s’ancrer dans la réalité sans que ne soient repensées les pratiques de tous les enseignants – y compris de nous – et ce qui en découle logiquement dans le fonctionnement et les infrastructures des établissements scolaires.
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En écho à l’article qui précède, l’important est ici de bien voir l’ensemble des pièces du jeu dans le système que constitue un collège ou un lycée. Axer l’analyse sur le seul CDI et son personnel – souvent unique – en faisant quasi abstraction de la place, du rôle, des carences des autres structures (Vie scolaire, foyer/ Maison des lycéens, salles d’étude et de travail en petits groupes, salles informatique, de théâtre, amphi…), c’est fausser l’analyse et prôner des solutions profondément rétrogrades. On ne saurait appuyer une « légitimité » – fusse-t-elle « nouvelle » – sur des bases aussi partielles, pour ne pas dire orientées !
Eh oui ! Ce n’est pas nouveau cette propension à nier, escamoter, minimiser le rôle de formateur que comporte cette déclinaison particulière du métier d’enseignant qu’est le professeur documentaliste en établissement scolaire. C’est toujours une tendance récurrente – quoiqu’en voie d’évolution – au sein de l’institution (ministère, inspection générale EVS, personnels des rectorats, chefs d’établissement…). Le CDI, dans leur représentation, est toujours une fonction vicariante, au service de…, à l’image des SDI des années 60-70, et prioritairement dédié au fameux « accueil », à l’« ouverture » maximum !
La mission de la « boulangerie » se résume à son « ouverture », elle doit être « ouverte » avant tout. Peu importe sa destination : la fabrication du pain, sa qualité, sa vente…, ce qui compte est d’accueillir un maximum de « clients ». Ceux-ci, loin de venir pour consommer, viennent, en nombre, « faire société » de manière bruyante et perturbante, « se détendre ». La boulangère devient folle et ne peut plus travailler ! Histoire de rire, mais c’est bien la situation vécue d’un nombre important de CDI de collèges ou de lycées. Et ce n’est plus tenable en 2010.
En témoignent ces nombreux messages de collègues sur cdi-doc et e-doc en janvier et février derniers au sujet des rapports CDI/Vie scolaire. Ainsi Claudie, professeur documentaliste en collège : « […] Le problème est qu’ils ne savent pas chuchoter et qu’ils sont très peu lecteurs […] passent leur temps à discuter, à critiquer, à se chamailler […] se bousculer, les 4e sont souvent insolents […] ils ne semblent pas faire la différence entre la cour de récréation, la perm, le CDI et les salles de classe […] »
« Je suis totalement d’accord avec le fait que le CDI doit être un lieu de vie […] mais c’est aussi un lieu calme à mon sens où les élèves doivent pouvoir lire ou travailler dans le calme. […] Je ne laisse plus tous les 4e se mettre du même côté du CDI quand il y a plusieurs classes, je n’hésite plus à renvoyer certains élèves, à en exclure d’autres […]. C’est un peu plus calme mais j’ai encore du mal avec les 4e qui sont vraiment très indisciplinés (pas uniquement au CDI !). Ce qui me pose problème c’est surtout que je n’arrive pas toujours à travailler, je suis toujours obligée de surveiller ce qu’ils font et je trouve ça pénible […] ».
D’une autre collègue néotitulaire : « Que faites-vous des élèves qui viennent au CDI sur leur heure d’étude et qui mettent un bazar inadmissible ? »
Le détournement d’usage du lieu et de son personnel apporte une gêne incontestable à ses usagers, paralysant l’activité attendue du CDI. Pourquoi devrions-nous – dans les conditions actuelles – avaliser le fait et nous soumettre au dictat qu’un petit nombre impose par un comportement de plus en plus inacceptable ?
En plus d’un travail déjà prenant, il faudrait dépenser un surcroît d’énergie pour assurer un calme minimum et tout provisoire au CDI, le calme vu comme un service de plus à rendre aux élèves ! Il est temps de revenir à un peu de raison, sortir de la confusion des genres et engager les chantiers depuis longtemps négligés : études surveillées, permanences attractives pour le travail en petits groupes, cafétérias ouvertes, salles de reprographie, salles de réunion, amphi… Les cabinets d’architectes, le cahier des charges des dossiers de construction ou de rénovation, les Conseils généraux et régionaux, les formateurs des chefs d’établissement et des inspecteurs sont en cause.
Les élèves aspirent à la vie en groupe. Quoi de plus humain ! C’est chacune des structures de l’établissement qui y participe : la cantine, les études, l’internat, les terrains de sport et le gymnase, le foyer (Maison des lycéens), l’infirmerie, la loge du gardien et le hall d’entrée… sont également, à leur mesure, des espaces de socialisation, les couloirs, les toilettes aussi.
Chacune de ces structures a des règles d’usage. Qui définit les règles ? Comment celles-ci sont-elles perçues par les élèves d’aujourd’hui ? Comment sont-elles ou non appliquées ? Le débat mérite d’être lancé. Plus l’établissement a un effectif lourd par rapport à sa surface, plus il est saturé, plus les interactions sont complexes.
Faire de la fréquentation du CDI la principale mesure de sa « légitimité » est éminemment contestable. Si aucune salle de permanence n’a été prévue par l’architecte dans ce lycée (ou une salle beaucoup trop petite), que la Maison des lycéens (foyer) prévue à l’origine a très vite été réquisitionnée pour y installer le GRETA, que le préau, en hiver, reste ouvert à tous les vents et la cafétéria fermée, s’étonnera-t-on de la « fréquentation » record du CDI, seule structure accueillante de l’établissement ? Un véritable plébiscite par les élèves !
Notre rôle n’est absolument pas de suppléer les manques de locaux ou la diminution des personnels de la Vie scolaire dans la prise en charge indifférenciée des élèves. Un professeur est absent pour maladie, stage, convocation d’examen ou simplement en retard… et les 35 élèves de la classe déboulent tout à trac… au CDI, quoi que vous soyez en train de faire avec d’autres élèves. Il faudrait « accueillir » ! En d’autres temps, un surveillant serait monté avec les élèves, dans la salle de classe, et y serait resté en étude surveillée.
L’encadrement des adultes, le personnel de Vie scolaire sont depuis des dizaines d’années en diminution. Les MI-SE, étudiants, ont disparu. Un CPE n’est pas forcément nommé ou remplacé dans un petit collège. Combien de postes supprimés chez les conseillers d’orientation, les psychologues, les assistantes sociales, les infirmières partagées sur plusieurs établissements ?
Équipes mobiles de sécurité, caméra, grilles plus hautes, sas d’entrée et portique de détection… L’École forteresse assiégée ? Il faut poser la question tout autrement et regarder les causes à l’origine des violences. La caméra ne remplace pas le soin. Calmer ponctuellement les symptômes ne résout rien et tout recommence.
Les gamins « incivils » et perturbateurs vivent des situations familiales de plus en plus complexes, instables et dures (financières, logement, violences, misère psychologique ou psychiatrique). Enfants en grande souffrance dont l’agressivité rentrée peut exploser à la plus minime occasion. Comment pourraient-ils se sentir apaisés et à leur place dès leur entrée dans un cours traditionnel ? Quel sens a pour eux cette école ? Un seul : retrouver leurs copains ou copines et recréer un lien pour se sentir exister. Pour beaucoup d’entre eux, l’école n’a pas de sens ; elle est une violence, un symbole de leur échec. D’où ces dégradations épisodiques de matériels (allant même jusqu’à l’incendie) que nous n’observions pas il y a quelques années.
Les classes à 35 élèves, voire plus, non dédoublées existent par endroits. Avec la réforme des lycées, cela risque de devenir la norme et l’accompagnement personnalisé, le tutorat, ne changeront pas grand-chose au problème pour ces élèves.
D’autres structures plus adaptées se mettent en place – pour autant qu’elles en aient les locaux et un financement pérennisé. Ce sont les MGI (Missions générales d’insertion). Certains CPE et AED (assistants d’éducation) s’y investissent. Ces adolescents peuvent y retrouver estime d’eux-mêmes et valorisation par leurs projets et actions en groupe.
Travailler en CDI scolaire est rarement une sinécure. Faudrait-il placer des vigiles (CAE-CUI, contrats uniques d’insertion) à la porte de certains grands CDI pour filtrer les entrées et empêcher l’irruption des perturbateurs patentés ? En sommes-nous là dans de grands établissements où la raréfaction du personnel et la montée des situations de tension avec certains élèves rendent le travail quotidien encore plus stressant ?
Il ne suffit pas d’établir un règlement du CDI voté en CA et affiché, ni d’édicter une charte informatique pour l’usage d’Internet, ni même un règlement intérieur de l’établissement, s’il s’avère impossible de les faire respecter.
Attitude désinvolte, narquoise, arrogance et insolences, refus de sortir ou de présenter son identité (carte de lycéen ou carnet de correspondance), déni obstiné des faits…, toutes ces situations ne se rencontraient pas aussi couramment il y a peu.
Des incidents plus graves avec des élèves, à l’entrée du CDI, peuvent parfois – c’est heureusement rare – aller jusqu’aux coups. Transformé de fait en annexe de la permanence, le mobilier souffre de dégradations diverses (gravures sur les tables, les sièges, tags, étiquettes arrachées, chewing-gum collé à l’intérieur du livre…).
Le CDI est traditionnellement un système ouvert et peu contraignant tant que son public en respecte les règles. À l’évidence ces règles ne sont plus, aujourd’hui, ni comprises ni admises de tous.
L’irrespect gagne, la contestation de l’autorité, la recherche de la transgression se répandent. Ce n’est pas une découverte chez la jeunesse, mais un certain seuil est dépassé. L’insulte entre élèves est banale (un jeu ?) et la violence des gestes banalisée. Gags potaches et humour trash sont tendance sur le petit et grand écran. Le journal Le Parisien (mercredi 3 février 2010, p. 28) en donnait un aperçu à l’occasion de la sortie du film Protéger et servir. Qu’on songe aussi aux émissions de télé anglo-saxonnes Jacasse ou à un site internet fréquenté par nos ados, Koréus.
Le comportement individualiste, consummériste (« tout, tout de suite ! »), l’égocentrisme adolescent ( ?), l’absence d’éducation, l’influence prépondérante du groupe et son sentiment d’impunité, tout cela fait que nous ne sommes pas tout à fait prêts à transformer le CDI en « lieu de vie et de services » et de totale « convivialité » !
Il faut être très clair : le CDI n’a rien à voir avec une permanence ni un centre multiservices. Le maintien des objectifs d’une politique documentaire suffit très largement à remplir notre mission d’enseignant.
Christophe Rigail le dit dans un message e-doc : « Il n’y a nulle obligation de prendre régulièrement des élèves de la permanence [...]. Le CDI est un espace avant tout pédagogique comme l’est un gymnase ou une salle de physique. »
Lorsque le CDI sert d’accueil général, indifférencié, les élèves venus pour lire, s’informer et étudier avec les documents du CDI ne trouvent plus de place et repartent. Il faut bien voir là un dysfonctionnement majeur. Pour une proportion importante d’élèves, nul usage de documents ne motive leur venue au CDI : faire un devoir de maths à plusieurs, réviser à plusieurs, jouer à plusieurs, converser à haute voix avec les copains, une revue « prétexte » à peine feuilletée sur les genoux, s’esclaffer de rire, s’interpeller…, une consultation souvent « joyeuse », bruyante d’Internet qu’il est difficile de surveiller en continu… est-ce le rôle d’un CDI ?
Peut-on étudier ou travailler dans ces conditions ? Une analyse des causes de ces dysfonctionnements montre à l’évidence des locaux de Vie scolaire sous-dimensionnés au regard des effectifs, des personnels manquants… mais pas seulement.
On se rend compte d’un glissement lent des fonctions : l’investissement, de plus en plus, de CPE, d’AED dans des actions de soutien, d’aide personnalisée, d’animations, voire de remplacements disciplinaires. Le corollaire en est un progressif désinvestissement des fonctions de surveillance et d’accueil général des élèves au détriment du CDI qui voit arriver des flots d’élèves peu soucieux de lire et d’étudier dans le calme. Curieux ce déplacement… et l’on voudrait « légitimer » le transfert ? Allons donc !
Aussi proposons-nous un aggiornamento portant sur deux points d’importance :
• La reconfiguration des locaux : permanences, études attractives, fonctionnelles, permettant le travail en petit groupe, incluant l’informatique pour la consultation des courriels, de Facebook si besoin est, des « cyber-études » [1] ; la photocopieuse des élèves, les tirages papier des clés USB ; les foyers/
Maison des lycéens, « aires de repos et de discussion », salle de musique, salle informatique pour les jeux et la détente ; les salles de clubs et activités ; la salle de théâtre/cinéma ; l’amphi des conférences ; une salle des conseils ; la salle de réunion pour le Conseil de la Vie lycéenne (CVL)… et surtout des petits boxes en nombre pour toutes les actions de tutorat et d’accompagnement personnalisé qui vont se multiplier dans le cadre de la réforme des lycées.
Tous les établissements scolaires devraient être dotés de ces infrastructures aujourd’hui indispensables. Les rénovations engagées par les Régions, ayant eu lieu depuis ces vingt dernières années, sont loin d’être terminées et d’avoir tenu compte de ces impératifs. Il est nécessaire de les poursuivre. Conseil pédagogique, conseil d’administration, parents d’élèves, CVL ont à se saisir à nouveau de ces dossiers et à les porter devant les Conseils généraux et régionaux.
• La communication : pas plus que le CDI, la Vie scolaire ne peut vivre en « isolat ». C’est terrible d’avoir à dire cela. Un établissement ne peut Å“uvrer à la réussite des élèves quand les personnels qui y travaillent s’ignorent, se jalousent, méconnaissent la nature du travail du/de la collègue ou en travestissent la réalité.
La stabilité des équipes de la Vie scolaire est essentielle. Les nouveaux CPE, dès le deuxième ou troisième jour de leur arrivée, sont-ils venus au CDI (pour autre chose que l’organisation de la distribution des manuels scolaires !) rendre visite au/à la professeur documentaliste et s’entretenir avec lui/ elle, prendre connaissance du bilan de l’année écoulée, du projet pour l’année en cours, du mode de fonctionnement ?
Les nouveaux AED ont-ils fait de même, envoyés par les CPE ? Connaissent-ils la nature de notre travail, comment se positionnent-ils, eux, vis-à -vis du CDI ? Quelle vision en ont-ils déjà eu au cours de leur scolarité ?
Une réunion CPE, AED et professeur documentaliste peut s’avérer bénéfique, tout comme l’affichage en salle de permanence des raisons pour lesquelles on peut venir au CDI. Il faut prendre ce temps relationnel, c’est indispensable… si l’on veut en gagner par la suite et faire l’économie des incompréhensions. Que de dysfonctionnements, de malentendus on s’épargnerait ! La même chose devrait être naturelle pour les chefs d’établissement et leur adjoint arrivant dans l’établissement. C’est rarement le cas.
L’ENT (Espace numérique de travail) permettra des échanges d’informations élargis, en fonction de ce qu’on y mettra. Bien, mais, toute naïveté écartée, ne sera-t-il pas, de fait, un moyen plus subtil et « moderne » de contrôle et de surveillance au service d’un management plus directif que jamais [2] ? C’est comme Facebook : prudence !
Le rapport 2009 de l’Inspection générale EVS [3] et de l’Inspection générale des bibliothèques marque une évolution notable. Il conforte sur certains points notre article. Intitulé « L’accès et la formation à la documentation du lycée à l’université : un enjeu pour la réussite des études supérieures », il est disponible sur Internet (63 pages). Nous vous encourageons à le lire.
La mission pédagogique des professeurs documentalistes et du CDI y est clairement exprimée. De bons exemples de partenariats intéressants y sont montrés et, même si le style « idyllique » transparaît par endroit, la réalité contrastée des CDI visités n’est pas cachée. La « rupture entre Vie scolaire et Documentation » en termes de moyens d’assistance éducative est soulignée (p. 25), mais rien n’est dit sur la précarité injustifiable de ce type d’emploi et sur l’indispensable stabilité des équipes.
Le modèle de la BU est-il transposable au CDI sans réserves, dans les conditions actuelles ? Notre article, les témoignages nombreux sur les listes de diffusion montrent que c’est un peu prématuré et que la situation demande à être réexaminée d’urgence. C’est notre travail à tous.
Notes
[1] Rapport de l’Inspection générale : « L’accès et la formation à la documentation du lycée à l’université : un enjeu pour la réussite des études supérieures », mars 2009, p. 23, p. 37.
[2] Il existe d’autres types de management possibles, voir « Aller de l’avant. Les IPR et l’inspection », InterCDI no 203, sept.-oct. 2006, p. 16. La culture d’encadrement des chefs d’établissement, voir aussi « Le Protocole d’inspection », InterCDI no 209, sept.-oct. 2007, p. 11.
[3] Rapporteur Jean-Louis Durpaire, IGEN.
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