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Cet article est extrait de la revue Inter CDI N° 223

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Les mille et une vies de Boris vian

Yaelle ZERBIB, Docteur en Histoire et Sémiologie du texte et de l’image, Université Paris 7 « Denis Diderot »

Disparu depuis 50 ans déjà, Boris Vian est un de ces polygraphes inclassables, aimé de ses lecteurs dans le monde entier, mais méprisé par l’Université qui le cantonne encore parmi les tâcherons de la littérature. Pourtant, Vian a su rester étonnamment jeune et toujours surprenant.

Boris Vian restera toujours dans le cÅ“ur des lecteurs l’auteur de l’éternelle ‘L’Écume des jours’ : un roman qui mêle humour et poésie, où la maladie se change en nénuphar et l’amour en nuage rose qui sent le sucre à la cannelle. Si le roman ‘L’Écume des jours’ est étudié aujourd’hui dans les classes de lycée et s’il est l’un des romans français les plus vendus au monde, il ne représente pourtant qu’une partie infime de la production littéraire vianesque. En effet, Boris Vian a écrit de nombreux romans, des nouvelles, des pièces de théâtre, des poèmes, des chansons, un conte et un opéra. Cet auteur semble échapper à toute tentative de définition. Il est à la fois ingénieur, écrivain, scénariste, acteur, mais aussi critique, auteur, compositeur, trompettiste et directeur artistique. À ces occupations viennent s’ajouter celles de conférencier et de traducteur ! Autant d’atouts qui, paradoxalement, le desserviront, car la critique littéraire préfère le « cloisonnement » et les « Ã©tiquettes ». Or, Boris Vian se refuse à toutes normes. Si l’on devait toutefois donner quelques éléments significatifs pour comprendre Boris Vian, nous pourrions évoquer son enfance privilégiée au cÅ“ur de la guerre, son style d’écriture unique, son intérêt pour le jazz et la Pataphysique, son caractère visionnaire et moralisateur, sans oublier son double : Vernon Sullivan.

Fils de Paul Vian et d’Yvonne Ravenez, il est né le 10 mars 1920 et a eu vingt ans en 1940, « ce qui n’est pas toujours facile » comme il le répète souvent. Il a donc vu le jour deux ans après la Première Guerre mondiale et a connu la Seconde. Il a vécu dans un pays qui connaissait divers bouleversements : politique, économique, social et religieux.
Dès son plus jeune âge, le destin ou le hasard l’entoure des principaux acteurs qui vont orienter ses choix professionnels. Il est ainsi le voisin de François et de Jean Rostand, futur dédicataire de Vercoquin et le plancton, qui lui présentera Raymond Queneau. Le krach boursier de 1929 et la mauvaise gestion de Paul Vian le conduisent à louer « Les Fauvettes » à la famille Menuhin pendant que les Vian se réfugient, voire s’entassent dans le pavillon du gardien. Boris Vian et Yehudi Menuhin, dont on connaît la carrière mondiale de violoniste, deviennent amis et jouent régulièrement ensemble aux échecs. La vie du jeune Boris semble donc s’écouler, jusque-là, paisiblement. Pourtant sa santé est fragile : à l’âge de douze ans, il est atteint d’une angine infectieuse qui engendre une faiblesse cardiaque. Trois ans plus tard, il contracte une fièvre typhoïde qui aggrave son cas. Boris Vian a le cÅ“ur malade : il doit préserver sa santé et se ménager. La surveillance et les attentions excessives de sa mère, qu’il surnomme la « Mère Pouche », l’agacent et l’isolent davantage du monde extérieur. Dans L’Herbe Rouge, il rendra responsables ses parents de ce qu’il nomme « sa mollesse ». En 1936, il entre au prestigieux lycée parisien Condorcet où il fait des études classiques. Il passe son baccalauréat latin-grec à quinze ans et obtient le baccalauréat de philosophie et mathématiques à dix-sept ans. Son parcours scolaire brillant est rythmé par les accords de jazz qui retentissent un peu partout dans la maison de Ville-d’Avray.
En 1938, il monte son premier orchestre « Accord Jazz », composé de ses frères Alain et Lélio, de son camarade Peters et du futur ministre gaulliste François Missoffe. Boris Vian joue du bugle ou plutôt de la « trompinette », comme il aime l’appeler.
En 1939, après ses classes préparatoires, Boris Vian réussit le concours d’entrée à l’École Centrale. Le choix de Vian est surtout lié au fait qu’il faut gagner de l’argent pour vivre. C’est donc le principe de réalité qui l’oriente vers Centrale. 1940 marque un tournant décisif pour ce jeune homme un peu frêle et réservé. Il passe ses vacances à Capbreton où il rencontre sa future femme, Michelle Léglise, et celui qui deviendra son meilleur ami, voire un double : Jacques Loustalot dit « le Major ». Ce dernier sera un personnage récurrent dans ses récits. Son air mystérieux sera une grande source d’inspiration pour Boris Vian.
Boris et Michelle se marient civilement le 3 juillet 1941 et religieusement le 5 juillet, à l’église Saint-Vincent-de-Paul à Paris. Les finances du couple, qui sont toujours au centre des préoccupations de Boris Vian, sont précaires. Seuls les revenus de Michelle, rédactrice au magazine Vedettes, leur permettent de vivre. Cette situation accentue davantage son besoin de reconnaissance sociale et financière. Boris Vian sera toujours poussé par cette envie d’être apprécié et rémunéré à sa juste valeur.
À partir de 1942, tout s’accélère : il intègre le groupe de jazz de Claude Abadie qui devient le groupe « Abadie-Vian ».
Le 12 avril 1942, naissance de son fils Patrick et, le 5 août, Boris Vian est diplômé de l’École d’Ingénieurs des Arts et Manufactures. Le 24 août, il obtient un poste d’ingénieur à l’Afnor (Association Française de NORmalisation). Son travail consiste à élaborer des normes pour les objets en verre et, ainsi, rationaliser des méthodes de fabrication.
Le 22 novembre 1944, Paul Vian est assassiné à son domicile par des cambrioleurs. Boris Vian ne s’en remettra jamais complètement, d’autant que son père avait laissé dans son testament « au plus sage de ses fils » la charge de la famille. La villa des « Fauvettes » est vendue et la famille déménage dans le XIe arrondissement. Boris et Michelle vivront alors dans une pièce minuscule.
En mars 1945, Boris Vian écrit un article dans la revue bimensuelle Les amis des arts, mais cette collaboration prend rapidement fin, car il n’est pas payé. Sa situation financière incertaine est toujours une source d’inquiétude. Aussi le choix de ses emplois successifs est-il principalement influencé par le salaire. À la même époque, François Rostand confie à son père, Jean, le manuscrit de Vercoquin et le plancton qui le transmet à Raymond Queneau, secrétaire général des éditions Gallimard. Vian et Queneau se rencontrent et s’entendent à merveille. Ils seront amis et Raymond Queneau n’hésitera pas à prendre sa défense quand il en aura besoin. Au cours de ses promenades à Paris, l’auteur découvre aussi la littérature américaine qui a échappé à la censure, principalement constituée de romans policiers et de romans de science-fiction. Il confie d’ailleurs que sa rencontre avec la littérature américaine constitue un des autres grands moments de son existence.

Notons que Boris Vian n’a pas toujours été l’auteur engagé que nous connaissons. Il avoue ne s’être intéressé « Ã  la chose politique » [1] qu’à trente ans. Son style d’écriture, si particulier pour l’époque, est à mi-chemin entre plusieurs courants littéraires, d’autant plus que le langage vianesque est essentiellement lié au jeu. L’auteur joue avec les registres, crée des néologismes et insère de très nombreux mots-valises surprenants comme sarcastifleur [2], ou paprochait [3]. Le lecteur ne peut être que dérouté par le mélange des genres au sein d’une même Å“uvre, mais aussi par la richesse des créations verbales sémantiques et sonores de ses récits. Dès lors, il se confronte aux incongruités, aux bizarreries, mais aussi à la poétique vianesque.

Héritier de nombreux auteurs particulièrement inventifs comme François Rabelais, il s’inspire tout autant d’auteurs anglo-saxons comme Lewis Carroll dont il a traduit le poème « Jabberwocky ». Aussi ses Å“uvres sont-elles influencées par le nonsense. C’est ainsi que, dans ses récits, Boris Vian propose une histoire dont le sens logique ne cesse de se dérober. Dans L’Automne à Pékin, lors d’une réunion d’affaires, les sept personnages présents ne forment pas, d’après le narrateur, un chiffre rond, car « pour un chiffre inférieur à dix, il n’y a qu’un chiffre rond : c’est zéro, et c’est différent de sept [4] ». Sous couvert d’un raisonnement mathématique logique, l’auteur présente un raisonnement illogique. Mais les effets nonsensiques ne sont pas obligatoirement massifs. Si certains passages peuvent être clairement identifiés, d’autres sont plus discrets et isolés. Ainsi, dans ‘L’Écume des jours’, le narrateur précise : « il y eut trois petites filles, elles chantaient une ronde toute ronde et la dansaient en triangle [5] ». Boris Vian utilise ce type d’humour anglais, mais s’inscrit tout de même dans une certaine tradition française. Il s’inscrit par exemple comme un précurseur du nouveau roman dans la mesure où il met à mal les caractéristiques du roman traditionnel : l’écriture monopolise l’attention du lecteur, l’intrigue est placée au second rang et les personnages deviennent accessoires. Boris Vian emprunte aussi aux surréalistes diverses caractéristiques, notamment l’utilisation d’images très fortes et le plus souvent très colorées. Le lecteur ne peut être que heurté par la profusion de couleurs dans ses récits et surtout par la récurrence de certaines couleurs. Le jaune et le noir s’affrontent en permanence, ils se défient dans un véritable combat. Le jaune est synonyme de vie et il a comme digne représentant le soleil : « Le soleil, au fond, c’est la vie [6] », dit-il. Aussi pour « signifier la vie », Boris Vian multiplie de manière fantastique le nombre de soleils. La couleur noire est, quant à elle, liée à la fois à la mort et au fantastique. Elle est représentée le plus souvent par la mystérieuse zone noire que l’on retrouve dans ‘L’Écume des jours’, ‘L’Arrache-cÅ“ur’, ‘L’Automne à Pékin’ ou encore ‘L’Herbe rouge’. Dans ‘L’Écume des jours’, le soleil se rétracte au contact « des choses très noires : le soleil dépliait lentement ses rayons […] les recourbant à angles arrondis et onctueux, mais se heurtait à des choses très noires et les retirait très vite, d’un mouvement nerveux et précis de poulpe doré [7] ». La zone d’ombre est alors dangereuse, car elle absorbe la vie tels les trous noirs de l’espace. De même, dans ‘L’Automne à Pékin’, la zone noire est présente dans le désert de l’Exopotamie. Mouvante, elle est décrite comme étant une absence totale de lumière : « [...] un vide opaque et compact, une solution de continuité dont rien ne devait troubler la rigueur [8] ».

À travers ses romans, Boris Vian se dévoile. Ses nombreuses Å“uvres témoignent de sa verve créatrice, mais aussi de son mal-être et de son désir de communiquer avec celui qui sera toujours une énigme et un problème : autrui.

Entre 1942 et 1943, Boris Vian écrit ‘Trouble dans les Andains’, un roman surprenant. En effet, les aventures d’Adelphin, comte de Beaumashin, et Sérafinio Alvaraide ne peuvent qu’interpeller le lecteur. L’auteur commence par décrire les circonstances très banales de leur rencontre : « Sérafinio et Adelphin s’étaient connus quelques années auparavant par une belle après-midi d’été sur la plage de Jusant-les-Pins. […]. Adelphin avait buté sur le corps étendu de Sérafinio [9]. » Puis les actions s’enchaînent sans véritable cohérence. L’intrigue est mise à mal et les rebondissements sont nombreux. Si la trame se veut policière, les trappes, cachettes et autres passages secrets constituent l’essentiel de l’action. Représentatif du style vianesque, le roman permet à l’auteur de se livrer à diverses créations, notamment à travers l’invention du « Barbarin Fourchu », un précieux objet, très peu décrit, qui sera pendant quelques chapitres au centre de l’attention des personnages. Ses disparitions successives et ses apparitions parfois incongrues l’entourent de mystère.

Si ‘Trouble dans les andains’ est lié essentiellement au jeu, il en est tout autrement des autres romans de Vian. Dans ‘L’Arrache-cÅ“ur’ [10] (1948), Boris Vian traite, entre autres, des liens familiaux. Au début du roman, Clémentine donne naissance à des trumeaux : Joël, Noël et Citroën. Ce mot-valise vianesque est l’association du mot « triplé » avec celui de « jumeaux ». Ces petits êtres sont dotés de pouvoirs magiques et grandiront dans « la maison en haut de la falaise ». Le rétrécissement de l’espace rappellera alors l’amour étouffant de Clémentine pour ses trois enfants. En effet, son aversion pour la maternité se changera au cours du récit en amour castrateur : son désir de protection se transforme en angoisse puis « en folie ». Lors de ses nombreux délires, elle imagine les pires catastrophes et calamités qui pourraient s’abattre sur ses enfants : les trumeaux peuvent tomber dans le puits, attraper la tuberculose, se faire piquer par un scorpion, se noyer, être assommés par une branche d’arbre, attraper une congestion pulmonaire…

Dans ‘L’Arrache-cÅ“ur’, Boris Vian s’est très probablement inspiré de ses propres frères Alain et Lélio, pour créer les personnages de Noël et Joël. Ne peut-on pas considérer que les trumeaux sont la version romancée des frères Vian ? La mère, Clémentine, n’est-elle pas une autre « Mère Pouche » ? En effet, Boris Vian a toujours souffert de la protection excessive et étouffante de sa mère. L’auteur tente peut-être de faire une psychanalyse intégrale ou de « tirer un trait sur le passé » à travers tous ses récits.

Dans ses récits, Boris Vian règle ses comptes et fait souvent preuve d’une certaine transparence. Il souhaite que le lecteur identifie plusieurs de ses personnages : soit en reprenant textuellement le nom de la personne visée, soit en en modifiant une ou deux lettres. Ainsi, Arland, qui s’était opposé à lui lors du Prix de la Pléiade, est toujours accompagné d’un lexique péjoratif dans ‘L’Automne à Pékin’ : « Quel Salaud ce Arland ». Dans ‘J’irai cracher sur vos tombes’, l’auteur cite le sénateur Balbo qui rappelle le sénateur Théodore G. Bilbo, soupçonné d’être responsable de plusieurs lynchages d’hommes noirs. Boris Vian s’amuse à modifier quelques grands noms d’auteurs comme Paul Claudel qui devient Paul Quelaudel ou encore Jean-Paul Sartre qui devient Jean-Sol Partre dans ‘L’Écume des jours’. Cette modification est lourde de sens. En effet, Boris Vian semble vouloir ridiculiser l’auteur de ‘La Nausée’ qui devient dans ce roman, ‘Le Vomi’.

Tout comme Sartre, Boris Vian est une figure emblématique de Saint-Germain-des-Prés. En jazzman talentueux, il joue dans « les caves » et notamment au Tabou auquel il sera toujours assimilé. Il est également le chef de file du mouvement zazou bien qu’il n’ait pas beaucoup suivi leur mode vestimentaire. Le mot zazou vient de la célèbre chanson de Cab Caloway : « Zaz Zuh Zah ». Dans Vercoquin et le plancton (1947), Boris Vian décrit l’esprit des zazous au cours des surprises-parties et, dans Cent sonnets, leur consacre plusieurs poèmes. Vian s’inspire donc de sa propre vie. Le lecteur y retrouve des personnages malades, de nombreux ingénieurs, le goût pour le jazz à travers la présence récurrente de Duke Ellington, son amour des animaux (le chat et la souris), sa ville natale (Ville-d’Avray), son goût pour le bricolage et les voitures, sa peur de la mort à travers, entre autres, le recueil de poèmes Je voudrais pas crever. Il est alors très difficile de séparer l’œuvre vianesque de l’homme. Par ailleurs, son goût pour la musique, et plus précisément pour le jazz, apparaît dans ses Å“uvres à travers les dialogues des personnages et les références à Duke Ellington, Louis Armstrong… Certains récits adoptent même la structure musicale du jazz. Ce courant musical permet à Boris Vian de lutter contre l’oppression et de résister à sa manière pendant la guerre. Il joue des Å“uvres américaines interdites sous l’occupation. Le 2 janvier 1944, son groupe remporte un concours au septième tournoi des amateurs, mais sera déclassé pour avoir interprété un morceau interdit par la censure.

Boris Vian est également un promoteur de la Pataphysique. Dans ‘Gestes et opinions’ du docteur Faustroll, Pataphysicien, Alfred Jarry définit la Pataphysique comme « […] la science de ce qui se surajoute à la métaphysique, soit en elle-même, soit hors d’elle-même, s’étendant aussi loin au-delà de celle-ci que celle-ci au-delà de la physique ». Plus précisément la Pataphysique serait « la science des solutions imaginaires, qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité [11] ». La participation active de Vian au « Collège de Pataphysique » aboutira quelques années plus tard à la création de L’OULIPO (OUvroir de LIttérature POtentielle). Les oulipiens travaillent sous contrainte littéraire et recherchent les plagiaires par anticipation. Ils rendront hommage à Boris Vian à qui ils devront beaucoup soit par son travail littéraire, véritable source d’inspiration, soit par la diffusion de la Pataphysique en France.

Nous l’aurons compris, les sources d’influences de Boris Vian sont nombreuses et hétéroclites. Mais l’ensemble de ses récits témoigne avant tout de sa formation universitaire et de son métier d’ingénieur qu’il a exercé à l’Afnor entre 1942 et 1946. De cette expérience alimentaire et dérisoire, il a gardé un penchant pour la taxinomie. Il pense, agit et écrit en ingénieur. Le lecteur ne peut être que sensible à son goût pour le classement que l’on retrouve par exemple dans le découpage méticuleux (et parfois « excessif ») des chapitres ou encore à travers l’analyse de Wolf (en six points) dans ‘L’Herbe rouge’.

‘L’Automne à Pékin’ est l’une des Å“uvres les plus représentatives. Ce roman comporte quatre parties, A, B, C, et D, qui se décomposent en plusieurs subdivisions, trois « Mouvements » et trois « Passages » dans lesquels Boris Vian commente son récit et annonce les éventuelles actions à venir. L’homme de science prend alors le pas sur l’homme de lettres. Cet aspect le rend parfois visionnaire ou du moins précurseur de certains mouvements ou tendances. Rappelons que Boris Vian a été l’un des auteurs les plus incompris de son époque à cause de ses multiples paradoxes : il a été exempté d’armée et n’a pas été mobilisé à cause de sa maladie de cÅ“ur, mais a écrit « La guerre m’a pris », « La politique » et « Le déserteur » pour dénoncer l’absurdité de la guerre. En 1947, il écrit ‘L’Équarrissage pour tous’, un vaudeville paramilitaire et demande alors aux Français endeuillés de prendre un recul qu’ils ne peuvent pas encore avoir.

Auteur de plusieurs centaines de chansons, Vian a bouleversé le monde de la musique. Il a travaillé avec de nombreux artistes comme Magali Noël ou encore Henri Salvador pour lequel il a écrit de nombreuses chansons à succès dont « Rocke Hoquet » et « Le Blouse du dentiste ».

Le style musical de Vian a influencé de nombreux chanteurs comme Serge Gainsbourg : « Il chantait des trucs terribles, des choses qui m’ont marqué à vie […] C’est parce que je l’ai entendu que je me suis décidé à tenter de faire quelque chose d’intéressant dans cet art mineur [12]. » Aujourd’hui encore, de très jeunes artistes reprennent ses chansons pour commémorer son génie et son talent intemporel.

Rappelons qu’à l’époque, Boris Vian n’avait connu qu’un « succès littéraire » éphémère lié au scandale de ‘J’irai cracher sur vos tombes’ (1946), un roman érotique au titre blasphématoire, écrit sous le pseudonyme de Vernon Sullivan. Ce roman voit le jour peu de temps après son échec au Prix de la Pléiade pour ‘L’Écume des jours’. Le Cartel d’action sociale et morale dirigée par Daniel Parker poursuit Boris Vian en justice pour outrage aux bonnes mÅ“urs. Vernon Sullivan sera considéré comme le double noir de Boris Vian et sera, selon lui, un véritable obstacle à sa carrière littéraire. Le lien entre ces « deux » auteurs n’a jamais disparu d’autant plus que Boris Vian est mort en assistant à la projection du film ‘J’irai cracher sur vos tombes’, en 1959.

Les récits de Vernon Sullivan et de Boris Vian ont de nombreux points communs. Ils traitent de la question du Moi et de la difficulté à accepter sa singularité. Dans le roman semi-autobiographique ‘L’Herbe rouge’, Boris Vian fait sa propre analyse à travers les questions des personnages et les réponses de Wolf (qui semble être son double). Il livre au lecteur des détails importants sur sa vie : son enfance surprotégée, sa mollesse, sa gêne de voir des hommes s’agenouiller dans une église, son besoin de choisir des filles saines… Il a souffert, dit-il, d’un « Ã©quilibre instable épuisant » [13]. L’originalité de Boris Vian réside dans ses nombreuses carrières et ses multiples facettes. L’auteur « respectable » de ‘L’Écume des jours’ n’est autre que l’auteur « sulfureux » de ‘J’irai cracher sur vos tombes’, mais aussi un trompettiste talentueux et une figure incontournable de Saint-Germain-des-Prés. Rappelons que Boris Vian a été l’un des auteurs les plus censurés de son époque, notamment pour ses récits ou ses chansons antimilitaristes comme « Le déserteur ». Boris Vian utilise, entre autres, l’absurde pour se moquer la guerre. Il n’est donc pas surprenant qu’il ait été un auteur incompris, mais aussi un précurseur. Sa révolte contre toutes les formes d’oppression et notamment contre l’État, témoigne de « son éveil politique ».

À l’heure actuelle, Vian trouve un véritable public, ce regain d’intérêt pour un auteur qui n’a connu qu’un réel succès posthume conforte l’idée que Boris Vian était en avance sur son temps. Des salles de concert, des conservatoires et plusieurs écoles portent son nom et les jeunes chanteurs continuent d’interpréter ses chansons. Il souhaitait être reconnu par ses pairs et il disait qu’il serait heureux lorsque l’on pourrait dire « V… comme Vian ». Il est peut-être sur la bonne voie ?…

Pour aller plus loin :
Bibliographie Primaire : L’œuvre de Boris Vian a été rééditée au Livre de Poche, dans une version conforme aux manuscrits.
Bibliographie secondaire : ARNAUD, Noël. Les Vies parallèles de Boris Vian. Le Livre de Poche, 1998, 508 p.
COLLECTIF. Boris Vian en bande dessinée. Issy-les-Moulineaux : Vents d’Ouest, 2000, [s.p.]. JULLIARD, Claire. Boris Vian. Gallimard, 2008, 369 p. (Folio Biographie, ill., no 21).

Sitographie :
http://boris-vian.net/fr/index.html
http://ecume.jours.online.fr/
www.borisvian.fr
www.borisvian.org/

Notes

[1] Idem, p. 57.

[2] Créé à partir des mots « sarcastique » et « persifleur ». VIAN, Boris. ‘Romans, Nouvelles, Å’uvres diverses’. Librairie générale française, 1991, p. 482.

[3] Qui associe le nom commun « pape » et le verbe « approcher ». Idem, p. 283.

[4] Ibid., p. 269.

[5] Ibid., p. 97.

[6] Dans ‘Romans, Nouvelles, Œuvres diverses’, p. 754.

[7] Idem, p. 141.

[8] Ibid., p. 323.

[9] VIAN, Boris. Trouble dans les andains. Le Livre de Poche, 1966, p. 28.

[10] ‘L’Arrache-cœur’, suite probable de ‘L’Automne à Pékin’, est un roman de Boris Vian paru en 1948 dont le titre rappelle l’arme qui a tué Jean-Sol Partre dans ‘L’Écume des jours’.

[11] http://faustroll.efields.net/livre_deuxieme.php, consulté en ligne le 07/07/2008.

[12] COLLECTIF. Boris Vian en bande dessinée. Issy-les-Moulineaux : Vents d’Ouest, 2000, [s.p.].

[13] Dans ‘Romans, Nouvelles, Œuvres diverses’, p. 495.

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