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Cet article est extrait de la revue Inter CDI N° 220

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Avant-propos

L’internet, un géant à apprivoiser

Professeur documentaliste au lycée polyvalent Jules Ferry, 88100 Saint-Dié

Tel le Géant de Zéralda imaginé par Ungerer [1], l’internet fait figure de monstre à deux visages, dévoilés tour à tour : tantôt croque-mitaine, acharné à vampiriser tout ce qui passe à sa portée, tantôt bon génie dispensateur de bienfaits. Le présent numéro révèle bien ces deux aspects présents dans l’enseignement.

Le parcours proposé ci-dessous au lecteur fera le point d’abord sur les richesses de l’internet, puis sur les dangers qu’il recèle. Après cette présentation en deux temps, la réflexion s’engagera dans un essai visant à inscrire le phénomène dans le courant d’idées contemporain. Restera alors à examiner la marge de manÅ“uvre qui reste aux enseignants, dont les documentalistes. Au préalable, une mise au point s’impose quant au vocabulaire métaphorique employé dans les média, inducteur de faux-sens dans l’esprit du grand public. Ainsi, envisagé globalement, l’internet n’est pas une « bibliothèque universelle » – même s’il incorpore des portions de bibliothèques – mais plutôt une sorte de super-almanach virtuel à croissance marquée par un bourgeonnement anarchique et une gestion désordonnée. Or la définition de la bibliothèque retient l’idée qu’il s’agit d’une collection de livres et documents rassemblés en vertu d’une politique d’acquisition, traités selon des règles de gestion et classés selon des normes d’organisation. De même, Wikipédia n’est pas une « encyclopédie mondiale » – même s’il y a une part d’articles à caractère encyclopédique – mais tiendrait plutôt du dépôt d’archives en cours d’inventaire. Car une encyclopédie est un ouvrage traitant de toutes les connaissances humaines réparties selon un plan défini à l’avance, étudiées dans un ordre alphabétique ou méthodique et exposées grâce à la coordination d’une équipe d’auteurs reconnus par leurs pairs. Rien de tout cela en effet dans ce qui nous est donné à lire.

L’internet et ses merveilles

L’Internet bénéficie des dons d’instantanéité et d’ubiquité à un point tel que, en recensant les services offerts par les moteurs de recherche et les sites, on est pris de vertige devant la prolifération d’innovations inconnues que l’on n’aura même pas le temps de tester avant qu’une vague de nouvelles applications ne vienne déferler (D. Fondanèche, p. 101 ; J. Suby, p. 9). Pour s’en tenir au domaine de l’enseignement, de nombreux sites proposent une aide aux professeurs. Ainsi V. Olivier (interrogé par J.-M. David, p. 18) a mis au point le WebPédagogique. De même, une banque d’images libre de droits et gratuite, Im@gine, est mise à la disposition des éducateurs dans l’académie de Montpellier (F. Jany et Y. Dutheil, p. 92). De même, la Documentation Française constitue une banque d’images en ligne baptisée « Les Archives de la Documentation Photographique » (N. Petitjean, p. 20). Bien d’autres services sont examinés ici. La veille numérique permet de repérer les nouveautés en matière d’éducation et de pédagogie (O. Le Deuff, p. 66). En matière de lecture de loisir, les bandes dessinées acquièrent droit de cité dans les sites, d’où, pour leurs auteurs un tremplin vers la publication d’albums sur papier (J. Chiron, p. 24). En matière de recherche documentaire, nul ne peut ignorer l’hégémonie, chez les internautes, de Wikipédia dont plusieurs contributions évoquent les caractéristiques exceptionnelles (M. Dumas, p. 80 ; S. Suby, p. 104 ; J.-F. Gaffard, interrogé par J.-M. Thérouanne, p. 15) : une fondation, Wikimedia, sans but lucratif, l’usage gratuit et sans publicité, peut-être mille cinq cents contributeurs réguliers et cinq cent mille intervenants occasionnels, tous anonymes, recrutés pour les trois-quarts d’entre eux parmi les étudiants et enseignants-chercheurs ayant de vingt à trente-cinq ans, enfin une construction « collaborative » affinée par retouches successives. Belle utopie, sans doute.

Pour l’internet, rien d’impossible semble-t-il. Est-ce pour autant la panacée pour la résolution de toutes les questions de recherche documentaire, en particulier à l’école ?

L’internet et ses pièges

Sans verser dans la « diabolisation » de ce qui n’est, après tout, qu’un outil construit par l’être humain pour répondre à ses propres besoins, tout citoyen doit avoir connaissance des risques que présente l’internet sur le plan des libertés individuelles et publiques (D. Fondanèche, p. 30). À propos de l’omniprésence de Google, J. Suby met en valeur la polyvalence, mais aussi les capacités de pistage, à l’insu des internautes, que possède ce moteur de recherche : on pourrait soupçonner en lui une tendance à l’évolution vers le modèle du « Big Brother » dépeint dans 1984 [2]. De plus, le système de références des sites reste opaque et ambigu, l’indice de notoriété n’étant pas forcément un gage de pertinence ni une garantie de qualité du contenu intellectuel.

S’agissant de Wikipédia, c’est un autre collègue qui récapitule les aspects obscurs de l’entreprise et se pose la question de savoir si son fonctionnement, fondé sur l’anonymat, ne l’apparenterait pas à une forme de société secrète (p. 38). Il pointe successivement l’existence d’une bureaucratie invisible, l’absence de qualification attestée des intervenants, l’entrave à la neutralité sur l’initiative de groupes de pression, la tendance au relativisme et à la banalisation et enfin la suprématie du point de vue anglo-saxon. Ces remarques rejoignent celles de M. O’Neill dans un récent article du Monde Diplomatique [3].

Le droit de la propriété intellectuelle est fortement malmené chez les internautes, à plus forte raison lorsqu’il s’agit d’adolescents. P. Argod insiste sur la nécessité de faire respecter par les jeunes la législation relative aux droits d’auteur ainsi que celle régissant la presse. P. Argod rappelle aussi utilement qu’en cas d’infraction au droit à l’image de la personne humaine, un mineur peut être poursuivi en justice, la responsabilité pénale entrant en vigueur dès l’âge de 13 ans (p. 59).

Il est vrai que les jeunes baignent dans un monde où l’internet devient omniprésent. Cependant, cette situation ne prouve pas que tous les jeunes utilisent avec aisance les services offerts. Au contraire, les enseignants constatent quotidiennement chez leurs élèves une forte disparité dans l’usage de l’outil et dans la connaissance du monde de l’information numérique (A. Cordier, p. 52). Cette collègue note bien l’inclination naturelle des élèves à « pianoter » sur les claviers des ordinateurs par goût de la manipulation et du jeu, mais aussi une méconnaissance fréquente des méthodes de recherche efficaces et, a fortiori, de la genèse de l’information. Outre les comportements compulsifs à l’égard des jeux, elle signale, tout comme P. Dougé-Foret (p. 74), la difficulté des professeurs documentalistes à lutter contre les mauvaises habitudes prises en dehors de l’école !

Pourtant, comme le remarque M.-F. Blanquet (p. 40), la pratique du « grappillage » au hasard des sites, induit la fragmentation et, partant, la perte du sens produit par les lectures successives. Quant à l’habitude du « copier-coller », fléau qui sévit de l’école primaire jusque dans l’enseignement supérieur, rien ne garantit que l’emprunteur indélicat a assimilé le contenu intellectuel des textes dérobés : les distorsions de style, les ruptures de ton et l’absence de connecteurs et d’enchaînements logiques entre les paragraphes attestent assez la ruse aboutissant à un travail bâclé et sans profit.

Les sites les plus recherchés par les adolescents sont ceux qui sont consacrés aux vedettes du monde du spectacle et aux plates-formes d’échanges écrits et de rencontres (L. Tabary-Bolka, p. 44). Gare aux sites qui, flattant le goût pour l’exhibitionnisme de certains jeunes, les priveront ultérieurement, par effet de ricochet, du droit à la vie privée et du droit à l’oubli ! Voilà une question qui devrait alerter la Commission Informatique et Libertés. Quant aux autres sites prisés par les jeunes, si certains favorisent la socialisation, l’acquisition de compétences et l’aptitude à la création artistique et littéraire, combien d’autres, en l’absence d’adultes référents, visent plutôt l’enfermement dans des « communautés » artificielles, le bricolage à vide et l’imitation de stéréotypes !

L’internet inféodé aux idéologies contemporaines ?

Dans la récapitulation des critiques visant le moteur de recherche et le projet encyclopédique numérique les plus utilisés, certains aspects entrent en résonance avec des tendances d’ordre idéologique développées depuis les années 1970. On pourrait regrouper les différents points abordés sous trois rubriques : dans le système de Google, les références, assurées par des robots, accordent la priorité à la popularité des sites, et non à la pertinence évaluée par des spécialistes reconnus, au risque de favoriser des effets de mode ; dans le système de Wikipédia, l’objectif ne semblerait plus être la vérité scientifique, donc objective, mais une sorte de consensus à obtenir à partir d’interprétations divergentes, comme si la science avait quelque rapport avec le jeu démocratique ; enfin, dans les deux systèmes, l’utopie consiste à croire que, par un effet d’autorégulation, les contributions de tous les intervenants produiraient la construction d’opinions reçues, acceptables communément, sur n’importe quel sujet.

On est tenté d’émettre l’hypothèse que les modalités de fonctionnement interne de ces deux systèmes seraient entrées en phase avec les lignes de force sous-jacentes de la fin du xxe siècle, à savoir le post-modernisme et le néo-libéralisme. Le post-modernisme, mouvement anti-scientiste critiqué lors de l’« affaire Sokal » [4], se caractérise par le scepticisme à l’égard de la possibilité d’accès à la vérité, le relativisme (la « vérifiabilité » et le consensus préférés à la vérité), la nécessité de soumettre les travaux scientifiques à l’analyse sociolinguistique et psychosociale à l’instar de n’importe quel discours, etc. Quant à la notion d’autorégulation entre pairs, elle fait écho à la Fable des Abeilles, imaginée au xviiie siècle et sortie opportunément de l’oubli, de nos jours, par les partisans du néolibéralisme : Bernard de Mandeville y démontre que la somme des actions égocentriques des individus finit par profiter, par effet naturel de compensation, au bien commun. Contrairement à ce qu’affirmait Francis Fukuyama, théoricien de la « fin de l’Histoire », on constate que le passage du IIe au IIIe millénaire ne correspond pas à la fin des idéologies, car après que l’Histoire en a expulsé quelques-unes d’entre elles par la porte, d’autres reviennent subrepticement par la fenêtre. Les projets de Google et de Wikipédia seraient donc bien dans l’« air du temps »â€¦

Surmonter l’appréhension de la nouveauté

Dans le cadre de l’enseignement et, en particulier, de la documentation scolaire, des efforts importants sont consentis par divers organismes de recherche ou associations professionnelles afin de mieux comprendre comment les usagers s’approprient l’internet et de trouver des solutions pour pallier le mésusage de cet outil (A. Cordier, p. 52). La FADBEN vient de publier des travaux sur les « savoirs informationnels » à acquérir durant le cursus du secondaire tandis que le groupe universitaire de recherche ERTé, piloté par A. Béguin-Verbrugge, exploite les thèmes de la « culture informationnelle » et du « curriculum documentaire ».

Sur le plan pratique, B. Couliou et M. C. (p. 71), dans une production à deux voix, démontrent que la collaboration, sur un pied d’égalité, entre professeurs d’une discipline et professeur documentaliste, offre de meilleures chances d’aboutir au succès des travaux d’élèves confrontés à l’outil informatique et au multimédia. C’est à une véritable formation à l’information et au développement de l’esprit critique que ce duo d’enseignants convie les collègues. Vont dans la même direction d’autres contributeurs, tels que J. Pascau (p. 57), R. Rafin et C. Alligier (p. 97), etc. qui plaident pour l’instauration, au sein des établissements scolaires, d’une politique documentaire favorisant la concertation et la diffusion de pratiques pédagogiques communes dans l’usage des documents numériques.

Face à la concurrence opposée au CDI (qui n’est donc plus un Centre, mais plutôt de nouveau un service, petite planète parmi d’autres au sein de la nébuleuse du cyberespace), que reste-t-il de la fonction de professeur documentaliste ? Pierre Assouline [5], dans un éditorial du Monde 2, regrette que l’internet ait « tué le métier de documentaliste » et cite Pierre-Marc de Biasi affirmant : « ceux qui l’utilisent le plus efficacement dans les domaines du savoir viennent du livre, possèdent les repères, les critères de sélection, les techniques d’investigation du lector. » Il revient aux documentalistes d’aider les usagers à s’y retrouver dans la jungle des sites, à apprendre à décoder les multiples artifices utilisés à titre de repères, à lire entre les lignes pour distinguer le vrai du tendancieux et surtout à acquérir une culture personnelle fondée sur le libre examen. En somme, il s’agit effectivement de savoir apprivoiser le géant Internet.

La formule de ce projet est livrée par le philosophe José Ortega y Gasset [6], lors de l’allocution au Deuxième Congrès des Bibliothèques et de Bibliographie à Madrid et Barcelone, en 1935 (moyennant quelques permutations : mettre « documentaliste » au lieu de « bibliothécaire » et « documents numériques » au lieu de « livres ») : « [...] j’imagine le bibliothécaire de l’avenir, tel un filtre, interposé entre l’homme et le torrent des livres. »

Notes

[1] UNGERER, Tomi, Le Géant de Zéralda, L’École des Loisirs, 1971 (1re éd. française)

[2] ORWELL, George. 1984, 1re éd. anglaise en 1949.

[3] O’NEILL, Mathieu. « Un renouvellement de la culture de masse : Wikipédia ou la fin de l’expertise », Le Monde diplomatique, avril 2009, no 661, p. 20-21.

[4] SOKAL, Alan ; BRICMONT, Jean. Impostures intellectuelles, O. Jacob, 1997 (rééd. LGF, 1999, Le Livre de poche : Biblio Essais). Pour un aperçu sur les tendances post-modernistes, cf. ch. 3 : Intermezzo. Le relativisme cognitif en philosophie des sciences et ch. 12 : Épilogue. L’« Affaire » a débuté avec la parution en 1996, sous son nom, d’un article-canular du physicien états-unien Alan Sokal, dans une revue de sciences sociales américaine. Son but premier consistait à prouver que, dans le domaine des sciences humaines, un texte amphigourique pouvait passer, chez certains penseurs, pour un travail scientifique dans la mesure où il se trouvait bardé de références tirées des sciences fondamentales, même utilisées à contre-sens. (Voir les archives du Monde pour avoir une idée de la polémique féroce qui a suivi.) Plus largement, Sokal, avec Bricmont, chercheur belge de tendance rationaliste, se sont attaché à dénoncer les dérives post-modernistes.

[5] ASSOULINE, Pierre, « Triomphe des moteurs de recherche », Le Monde 2, 25 février 2006, no 106, p. 15.

[6] ORTEGA Y GASSET, José. Mission du bibliothécaire, E. Nourrit, 1935, 22 p. (Archives et bibliothèques : tiré à part)

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