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Cet article est extrait de la revue Inter CDI N° 219

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D’un numéro spécial… l’autre Claude VIRY Jean-Paul Nozières Catherine Gentile
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Michel Lautru
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Odile Bonneel, Professeure documentaliste, au collège Renaud-Barrault, Avesnelles (59)
« Tout homme bien portant peut se passer de manger pendant deux jours. De poésie, jamais. » Baudelaire
Michel Lautru est né en 1949 à Ballon dans la Sarthe, « à 50 km des 24 heures du Mans ». Il anime de nombreux ateliers d’écriture dans la région et ailleurs. Il est l’auteur de Mon papa a de gros bras, best-seller édité chez SOC et FOC, de Désirs nomades et le tout récent Le P de la poule et le Q du coq qui a obtenu le Prix Joël Sadeler 2008. Ces trois livres sont illustrés par la plasticienne de talent Agnès Rainjonneau [1].
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Michel Lautru a publié, avec l’illustratrice Marlène Lebrun, Les Jupes s’étourdissent, versant féminin avec les petites filles, les mamans, les grands-mères [2]. Ce livre est publié chez SOC et FOC, un éditeur de poésie qui confectionne des petits livres vraiment séduisants, pétillants de couleurs. Michel Lautru est publié aussi dans les anthologies de Donner à Voir, Larousse, Nathan. Mine de rien, Michel Lautru fait son bonhomme de chemin et construit une œuvre personnelle et originale. De plus, il sait faire partager sa passion pour l’écriture aux enfants et aux plus grands.
Les thèmes chez Michel Lautru : le temps qui passe, les saisons de la vie dans Mon papa a de gros bras, Les Jupes s’étourdissent, Désirs nomades. Le temps qui était le thème du salon du livre de Montreuil en 2006. Le temps fait partie de la tradition poétique (Ronsard, Jean de Sponde) et philosophique depuis Héraclite (« on ne se baigne jamais dans le même fleuve », ce qui implique le carpe diem, profiter de l’instant présent) ; les thèmes de l’enfance, de l’école ; les émotions, les sentiments ; l’humour ; les différences ; la parole, la communication ; la nature, la campagne ; la société.
Si vous voulez connaître Michel Lautru en profondeur, lisez La petite bassine en zinc, son dernier livre, plus pour adultes peut-être, mais qui fonctionne aussi très bien avec les enfants, les fait parler [3]. Ce livre est un précipité de son enfance dans les années 1950, il y a aussi des souvenirs de la vie de ses parents dans les années 1910 : « Ma mère a eu dans ses sabots une trace de cendre signifiant que le Père Noël était passé, mais qu’il n’avait rien apporté. » Michel Lautru est issu d’une famille très modeste, son père est cantonnier et illettré. D’où l’importance de lire et d’écrire, de suivre des études, premiers pas pour accéder à la liberté selon Michel Lautru. Il nous parle de son parcours scolaire, fait de heureux hasards. Passage amusant où le jeune Michel, voyant des enfants avec le cartable sur le dos, serine sa mère pour aller en maternelle. Celle-ci :
« Maintenant qu’tu y es, viens pas t’plaindre ! » En 6e, rencontre marquante avec son professeur de français Joël Sadeler qui lui fait découvrir la poésie avec « Le bonheur est dans le pré » de Paul Fort. Lui qui était promis à l’usine entre à l’École Normale et devient instituteur.
C’est la vie à la campagne qui est décrite, la ferme de ses parents, dans une foultitude de détails (la tuerie du cochon et des lapins). Même quand on a l’eau courante, on continue à boire l’eau de pluie. « Cette eau servait à faire la petite toilette du matin, la vaisselle mais aussi la soupe et le café. Il y avait, comme en toute eau stagnante, des tas de petites bestioles qui s’agitaient là -dedans comme des petits vers. » Dans la petite bassine en zinc, on se lave, on fait la lessive, la vaisselle et l’eau grasse ressert pour les cochons « avec quelques vieilles patates ou épluchures du jour ».
C’est le livre des premières fois : le premier poste de radio, la première sarbacane, le premier peigne en plastique que notre auteur fait fondre sur la cuisinière, le premier film au ciné, la première télé, le premier coup de téléphone, la première douche, le premier vélo. C’est aussi le livre des saveurs et des odeurs. Le beurre maison, le pain frais, les radis du jardin, le délice de croquer pattes de poules, pieds ou oreilles de cochon. L’odeur du crottin des rues, de tilleul, de chanvre, de cuir, de naphtaline, des herbes et graminées, des « sabots des chevaux chez le maréchal-ferrant avec le mélange du fer chaud ». Et ceci n’est qu’un aperçu, vous découvrirez bien d’autres choses encore…
La petite bassine en zinc est un témoignage formidable, vivant, croqué sur le vif des souvenirs. Michel Lautru peint la bascule vers le monde moderne. Un livre à lire, à partager avec ses enfants, un livre à offrir à ses parents. « Je pense qu’il est important que chacun écrive, comme ça, une part de souvenirs. » (Michel Lautru).
Entretien
Comment as-tu découvert l’importance de la lecture et de l’écriture ?
J’ai ressenti très tôt l’importance de ces deux choses, en voyant mon père très triste de ne pas pouvoir lire le journal. J’ai l’image de mon père demandant à ma mère de lui écrire sa feuille de pointage de travail, très précisément ce qu’il avait fait, quand et où dans son travail de cantonnier… Tout cela avant l’âge de 4 ans. Je revois aussi ma mère recopiant plusieurs lettres pour éviter à mon frère d’aller combattre au Maroc. J’avais 6 ans et je recopiais moi aussi. Ma mère m’a dit : « C’est trop dur pour toi ! » Je ne voulais pas m’arrêter, pensant que c’était important que j’écrive, moi aussi.
Quels furent tes premiers pas en pays de poésie ?
Un devoir en classe de 6e ou 5e. Je pense que c’est aussi d’avoir vu Joël Sadeler nous dire des textes. Je pense que c’est aussi d’avoir changé de prof et de m’être rendu compte que la poésie, ce n’était pas ce que je subissais là … La comparaison est salutaire. J’ai énormément aimé les méthodes pédagogiques de Georges Jean qui nous laissait libre choix, qui ne notait pas mais qui nous a mis sur le chemin du moment poétique vécu ensemble. J’ai aimé aussi la passion d’un jeune prof d’espagnol rencontré à l’École Normale du Mans, une passion hors norme pour les mots, la langue, l’engagement des poètes… Quelqu’un d’éternellement émouvant. Ayant fait un stage d’art dramatique dans ces années-là , j’ai monté un spectacle poétique à l’École Normale, spectacle qui avait beaucoup impressionné notre Directeur qui ne pensait pas qu’on puisse monter quelque chose d’aussi profond, humain et noir…, tout cela à la fois, mais c’était en 1971 et nous subissions les contre-coups de 68 et tout espoir de changement s’était déjà effondré.
Depuis quand écris-tu ? Quel fut le déclic pour l’écriture ?
Je me suis mis réellement à écrire quand Joël Sadeler a sorti sa première plaquette à compte d’auteur. Je me suis dit que c’était là un moyen d’atteindre les gens autre que la parole, que le geste, et qu’il fallait profiter de cette liberté-là . Nous étions en 1967 et je sentais bien que le monde n’allait pas bien. J’avais provoqué une réunion de plus de 50 jeunes de ma commune et des communes environnantes et cette réunion venait de déboucher sur la création d’une MJC. C’est dans ce cadre que j’ai réellement découvert les grands de la chanson de l’époque, avec des soirées découvertes… C’est là aussi que nous avons eu, entre jeunes, des discussions que personne n’a pu oublier, sur le rôle de l’écrit, de la parole, sur le monde de l’époque, sur les croyances et plein d’autres sujets. Sans vraiment m’en rendre compte sur le coup, j’avais aussi réuni les jeunes des deux écoles, privée et laïque, deux mondes qui ne se connaissaient pas et qui ont bâti ensemble ensuite. Ces jeunes-là , par la suite, ont pris le pouvoir dans la commune et ont changé l’état d’esprit.
Je crois qu’à un seul, on ne change pas le monde, mais il suffit d’une initiative pour changer les choses. C’est pareil pour un mot, mot violent ou mot caresse, pour un texte, pour une rencontre. Il suffit d’une seconde des fois pour qu’on se souvienne d’un événement : un toucher, un regard, une parole ! C’est pour cela aussi qu’il faut essayer d’être vraiment dans le moment présent, autant qu’on le peut, même si ce n’est pas toujours aisé.
Quels sont les poètes que tu lis ?
J’ai longtemps été un inconditionnel de Prévert que j’aime toujours. Mais je lis J.-M. Maulpoix, F. Cheng, Éluard, Norge, Guillevic et j’adore la poésie espagnole et sud-américaine.
Raconte-nous les rencontres marquantes avec certains d’entre eux.
Un jour de 1976, un copain passe à la maison et me dit : « J’ai envie d’aller chez Prévert ! » Je me dis qu’il est tombé sur la tête, mais je pars avec lui quand même. Nous sommes reçus par son épouse et par André Pozner, auteur avec Prévert d’Hebdromadaires. Prévert est à l’étage, malade. On nous dit qu’il souffre d’un cancer et qu’il se repose. Nous sommes invités à prendre une bière et nous repartons avec un livre signé. Je ressors marqué de cette heure passée là , car la vie de ce géant de la poésie à Ommonville, dans la Manche, est une vie toute simple, dans une petite maison aux murs blancs, avec quelques tableaux qui ne sont pas tape-à -l’œil, mais de simples collages, des traces de vie posées au mur.
J’ai rencontré aussi Jean L’Anselme et j’étais particulièrement ému de rencontrer quelqu’un dont j’avais appris les textes… Je comprends qu’une rencontre avec des élèves puisse être un moment marquant, puisque j’ai moi-même vécu des moments qui m’ont marqués de la même manière.
Je rencontre tous les poètes que j’ai aimés, lorsque paraît une anthologie chez Milan, par exemple, et que je me trouve à leurs côtés, à chaque fois, je pense à mon père illettré qui a son nom dans ce genre de livre et maintenant aussi dans des livres d’école. Je n’ai pas eu le temps de lui apprendre à lire, mais je trouve que, quand même, c’est une belle façon de réparer l’injustice.
Qu’est-ce que la poésie par rapport au langage courant ?
J’explique que le langage courant, c’est ce qu’on peut dire à sa boulangère le matin en allant chercher une baguette et des croissants… Si on lui dit une phrase poétique, on va forcément se trouver en décalage. La poésie, c’est quelque chose qu’on dit ou qu’on reçoit, mais il faut s’y préparer. On entre en poésie comme on entre dans un lieu et l’on n’a pas la même attitude dans un stade de foot, dans une église ou une mosquée et chez soi.
J’explique aussi qu’il y a autant de formes de poésie que de formes sculptées. On est plus sensible aux unes qu’aux autres. Certaines peuvent aisément être comprises, tandis que d’autres sont des énigmes. Face à ces énigmes, on peut être séduit ou totalement imperméable.
Qu’est-ce qui t’inspire pour l’écriture de tes recueils ?
Tout ce qui m’entoure : un spectacle, un tableau, une sculpture, une rencontre, un simple regard, un mot, une expression et aussi des mots de poètes.
Je ne travaille pas souvent par thèmes. Je suis plutôt au départ sur des contraintes d’écritures, sur des jeux avec les mots et les phrases…, et même si les recueils comme Mon papa a de gros bras et Les Jupes s’étourdissent semblent être écrits sur des thèmes précis, c’est une illusion. Ce sont des textes pêchés ici et là dans des années d’écriture. Je dirais que ce sont mes obsessions qui ressortent là sous forme de thèmes.
Le fait d’écrire sur des illustrations m’oblige à travailler par thème et l’obsession d’un moment me fait revenir sur un de ces thèmes-là : l’enfance, l’autre, l’amour, la vie, la mort…
Je pense qu’à la base, si l’on fait une analyse de ce que j’écris, je suis dans les obsessions de Prévert, en n’écrivant pas comme lui. Comme lui, je ne cherche rien, je pense. Je joue simplement avec cette matière qu’est le mot.
L’emploi de nombreux jeux de langue et de l’humour : plaisir de l’écriture ?
Plaisir de l’écriture, certainement, et je suis dans les pas de Joël Sadeler, encore une fois, dans ceux de Prévert…, mais aussi dans les pas de quelques personnes que j’ai rencontrées ici et là , qui m’ont marquées par leur humour, leur décalage, leur approche de la vie. Je suis très marqué par les rencontres de l’adolescence, qui sont des rencontres essentielles pour moi et pour bien d’autres, je suppose. Elles finissent de façonner la personnalité. À la fin de l’adolescence, on est définitivement faits. J’ai eu la chance de tomber sur ces copains-là , avec qui nous avons refait le monde, en musique, en mots, en drôlerie ou en humour. J’ai aussi été influencé par les chansons de Brel, Ferrat et Brassens… Et pour Brassens surtout, l’humour est là , encore et toujours, encore une autre façon d’aborder l’autre.
…« vers le même ombilic/Qui me rattache/À une parcelle d’enfance » Es-tu fasciné par le monde de l’enfance ?
Fasciné, non. Je suis toujours dedans et je ne peux donc pas être fasciné. Plus généralement, je ne suis pas dans la fascination, ni dans l’admiration. Quand on me dit que je fais des choses extraordinaires certaines fois, je réponds que je ne suis que dans la normalité des choses. Je le pense profondément, tout comme je pense ne pas comprendre tout à fait le monde des adultes, des gens sérieux, des notables.
Je suis persuadé que c’est là qu’il faut mettre tout l’argent du monde : dans l’enfance ! Qu’il n’y a pas de limites à cela. Pas de gâteries, non ! Élever le niveau, travailler pour un monde meilleur. Je suis aussi persuadé que les grandes choses se jouent dans la toute petite enfance et qu’il y a là encore beaucoup de choses à inventer pour aller vers plus d’égalité.
Comment as-tu vécu ton métier d’instituteur ?
Comme la pire et la plus belle des choses. Les moments où ça va mal, c’est un métier terrible, décourageant, destructeur. Les moments où l’on avance, c’est certainement l’un des plus beaux métiers du monde. Je garde le mot « instituteur ». J’ai toujours refusé le terme « professeur des écoles » qui a été inventé pour nous flatter. Nous ne professons rien, nous accompagnons. J’ai aimé la plupart de mes élèves. Je ne vois pas comment on peut faire ce métier sans aimer. Il n’est pas question de le montrer, de le dire ouvertement, mais aimer, respecter, ouvrir des horizons, ce sont là des pièces maîtresses du métier.
Quels furent la genèse et les enjeux de La petite bassine en zinc ?
J’ai d’abord répondu à une demande de Jeanne, ma petite-fille, à qui on demandait de se renseigner sur la vie de petit garçon ou de petite fille des grands-parents. Ensuite, son papa m’a demandé de continuer. Auparavant, j’avais achevé un 120 pages sur la naissance de la sensualité, mais j’ai préféré ouvrir les vannes sur un plan plus large plutôt que de rester sur un seul thème… Mais ce thème-là est terriblement important et mérite un détour, un vrai détour, car il peut se passer bien des choses dans la tête d’un petit garçon, puis dans celle d’un adolescent… Il peut, en effet, y avoir de belles rencontres, mais aussi des rencontres qu’on n’aurait jamais voulu faire, ou plutôt subir.
Tu dis qu’il y a des mots qui tuent et des mots caresses. Peux-tu développer ?
Oui, le mot « incapable » est un mot qui tue. Le verdict de l’adulte, pris par l’enfant comme la vérité, peut arrêter toute progression. En revanche, si l’on dit sincèrement, les yeux dans les yeux : « Je crois en toi ! » ou « je te fais confiance », on a toutes les chances de réussir.
Tu écris une poésie des sentiments, de la tendresse, mais aussi une poésie engagée (par exemple le poème sur une petite fille victime d’une explosion dans Désirs nomades). Un poète dans la cité ?
La poésie peut être contemplative, mais à l’époque où l’on vit, c’est dépassé. On y reviendra peut-être lorsqu’on aura une surdose du monde qui bouge, des images qui défilent…
Pourquoi les sentiments, la tendresse ?
Je pense qu’à l’heure du bilan, je verrai si j’ai réussi ma vie en ayant été utile à l’autre. Certains pensent qu’ils ont réussi avec d’autres critères, en particulier le pouvoir et l’argent. Ce ne sont pas les miens. Je pense très fort aussi qu’on devrait changer notre hymne national, trop sanglant. Il nous faut sans doute nous rassembler autour de quelque chose, mais c’est difficile de se rassembler sur des paroles guerrières. Je pense aussi qu’il faudrait changer l’ordre de liberté/égalité/fraternité. C’est la fraternité d’abord et c’est là que chacun peut agir. Il n’y a que la fraternité qui puisse nous amener vers plus d’égalité et de liberté, et c’est bien le rôle d’une école unique, pour se comprendre dès l’enfance.
Alors, poète dans la cité ?
Je ne sais pas… Poète du proche, oui… Celui qui essaie de faire prendre conscience, oui aussi et poète pour mettre un peu de pommade sur les plaies, certainement.
Auteur/illustratrice : « Faire un bébé à deux »
Peux-tu nous faire part de cette aventure du livre quand le texte est premier ou quand les illustrations sont premières et que tu écris à partir d’elles ?
Quand le texte est premier, c’est une belle aventure, car on envoie des textes et l’illustratrice y voit des choses que je n’avais pas vues et le livre, c’est vraiment, comme je l’ai dit, le bébé à deux. C’est encore plus beau à dire quand c’est un travail masculin-féminin. Il n’y a pas de mots à mettre sur cette relation : complicité, amitié, amour… C’est tout ça et pas ça. Je pense que je connais « la couleur de son intérieur » autant qu’elle connaît le mien.
J’ai été profondément touché par le travail de Marlène Lebrun que je ne connaissais pas. On ne peut qu’être touché lorsqu’on rencontre quelqu’un qui a si longuement et patiemment accompagné nos textes d’auteurs. On ne s’est vus que deux fois et sa disparition laisse un vide, comme si on se connaissait depuis des années.
J’aime bien faire l’inverse, car je n’aurais jamais écrit certains textes s’il n’y avait pas eu d’abord l’illustration.
Agnès m’a confié un carnet de dessins aux pastels en me disant : « Écris-moi une histoire ». Il y avait du figuratif, de l’abstrait, tout un univers à elle. J’ai écrit un conte et nous ne l’avons pas fait paraître, parce que c’était, à quelques détails près, l’enfance réelle d’Agnès… que je ne connaissais pas, bien sûr.
En fait, faire un « bébé livre », c’est une relation humaine, une relation de couple ou ça devrait toujours être comme ça, où chacun est demandeur ou demandé tour à tour et quand l’accord est total, on ne sait plus.
Et comment s’est passé plus particulièrement le travail en commun avec l’illustratrice Agnès Rainjonneau ?
Je vais parler du travail en commun, celui que nous avons quelquefois en intervention auprès de groupes d’enfants ou d’adolescents.
En fait, il n’y a pas beaucoup de discussion. Je crois qu’elle et moi, nous nous comprenons à distance. Il y a des gens comme ça… Je pense que c’est l’inconscient qui est en veilleuse. Avec elle, pour un projet, je ne crains rien et je pense que l’inverse est vrai. Là , lors d’interventions, il y a réellement travail en commun, dans le même lieu. Autrement, nous ne nous voyons quasiment pas. Il n’y a pas beaucoup de relations téléphoniques, mais elle sait que si elle me donne un travail à faire, il y aura une surprise au bout. Je sais aussi que si je lui donne un écrit, je vais être surpris et toujours agréablement. Elle m’apporte beaucoup. Je pense que la réciproque est vraie. Quoi de plus beau que de progresser ensemble dans une amitié qui semble indestructible ?
Quand l’écriture se fait partage
Exporter la poésie auprès des enfants, un défi ?
Non, ce n’est pas un défi. C’est du pur bonheur. Je me dis toujours que si les enfants sont sensibles à la poésie, ils ne peuvent pas être des adultes brutaux. Je me dis que s’ils sont sensibles aux mots, ils n’utiliseront pas leurs poings. On me dira que c’est de l’utopie. À cela, je réponds que les utopistes ont toujours gagné. Le monde serait resté figé dans la torture et dans l’esclavage s’il n’y avait pas eu des utopistes.
Comment fais-tu pour leur transmettre ce patrimoine littéraire ?
Par des lectures, soit sur un auteur, soit en mélangeant bien les genres poétiques. On peut, en mélangeant, présenter de l’accessible et de l’inaccessible. L’un et l’autre, les enfants les reçoivent, comprennent ou pas, peu importe ! Il y a, de toute manière, un message qui passe. Si je regarde le guidon, je ne vois pas où je vais. Si je ne présente que des textes « pour enfants », on fait du surplace et les enfants ne se projettent pas dans l’avenir d’un autre apprentissage.
Il se peut aussi que les enfants présentent eux-mêmes des textes et puis, ils peuvent composer en s’inspirant ou en empruntant des mots ou des images de poètes.
Quand ils ont écrit, il est nécessaire que leur texte soit confronté au public de la classe, soit par affichage, soit en petites brochures, soit en le lisant ou en le théâtralisant. Les enfants voient l’effet produit et sont encouragés à aller plus loin ou à opérer des corrections sur leur propre écriture pour des écrits futurs.
Peux-tu nous parler de la réalisation du « chemin poétique » avec les élèves de l’école primaire de Condé-sur-Sarthe ?
L’idée de construire un chemin poétique est née en 1999. Il y a donc eu 32 panneaux en dur exposés sur tout le territoire de la commune, sur des murs de maisons, de l’école, du cimetière, dans des petits chemins, sur les vieux lavoirs et même au monument aux morts. Poèmes individuels ou en groupes, écrits lors de promenades dans le village. Nous avions opté pour une écriture à la main sur des transparents 40 par 50 en dur : un texte et une illustration.
Très vite, ce fut pour les familles une promenade du dimanche avec, souvent les petits ne sachant pas lire qui se mélangeaient aux plus grands.
Je pensais que le projet aurait une suite, mais pas si belle que ce qui arrive maintenant, car ce sont les habitants qui ont demandé à la municipalité des nouveaux textes et par conséquent, des nouveaux chemins poétiques. Nous réalisons 40 panneaux, mieux installés et encore plus jolis.
Les intérêts sont multiples : l’école est vue de l’extérieur, même par ceux qui ne la fréquentent pas ; les enfants créent du beau et sont amenés par la force des choses à respecter ce qui se fait dans le village et les textes produits sont lus, commentés, appréciés.
Tu fais écrire aussi des personnes en réinsertion sociale qui ne maîtrisent pas l’écrit (CAT). Comment cela se passe-t-il ? Comment les participants en ressortent-ils ?
Les personnes qui viennent aux ateliers d’écriture poétique en Centre d’Aide par le Travail sont proches de certaines formes de poésie. Si ces personnes ont appris des textes dans leur enfance, très souvent, elles s’en souviennent. Les séances, en fait, se déroulent comme en maternelle ou CP. Nous partons en discussion. Je note des idées sur un tableau papier. Je relis et on essaie de bâtir un texte. C’est drôle. Ils savent que c’est une chose à part la poésie, que ça donne un petit frisson quelque part ou s’il n’y a pas de frisson, il y a au moins une petite musique. Le rappel est vite fait, ne serait-ce qu’en parlant du vécu de l’enfance ou en lisant des textes à moi ou d’autres auteurs.
Comme pour la pratique des arts plastiques, ils ressortent fiers à la fin de la séance et si les textes sont exposés dans l’établissement, ils les défendent, ils les lisent et même ceux qui ne savent pas lire du tout les lisent quand même… Et non seulement leurs textes, mais bien souvent aussi les textes des autres.
Le passé ressurgit très fortement. Il se dit des choses jamais dites. Il y a des fous rires et des larmes, de la douleur extrême.
Le Directeur du centre m’avait dit avant de commencer : « La grosse difficulté, c’est qu’il ne savent pas lire. » Erreur ! La première fois et les fois suivantes, presque tous voulaient repartir avec des feuilles du tableau. J’ai dû recopier les textes faits collectivement, mais il y en avait toujours un qui appartenait plus à l’un qu’à l’autre… Et qu’elle ne fut pas notre surprise quand, une semaine après, ils revenaient, capables de lire le texte emmené. C’est extraordinaire de faire des textes, en partant de l’expérience profonde des gens. On ne sait jamais où ça nous mène.
Tu fais des ateliers d’écriture en prison, quel est ton vécu et celui des prisonniers ? Quelles sont les émotions partagées ?
C’est un peu la même émotion qu’avec les personnes handicapées mentales. Je pensais que ce ne serait pas plus fort, mais si, c’est encore plus fort. On est coupé du reste du monde avec des hommes qui gardent d’autres hommes, en étant eux-mêmes enfermés dans ce lieu-là . Je savais que les mots et la feuille blanche qu’on couvre de phrases avaient un pouvoir, mais pas autant que cela !
On se sent vraiment très bizarre quand on ressort après avoir travaillé sur les mots d’Aragon, que chacun a écrit un texte et que la séance se termine par des larmes. Étonnant aussi quand, à la fin de la semaine, on vous dit : « Vous nous avez fait, par ce travail-là , retrouver notre dignité d’homme. »
Que penses-tu de la phrase d’André Suarès : « La poésie est une éternelle jeunesse qui ranime le goût de vivre jusque dans le désespoir » ?
Après tout ce que j’ai écrit ici, je pense que c’est une phrase très juste et qu’il n’y a pas de commentaires à faire.
Lors d’atelier d’écriture, tu travailles à partir de chansons. Qu’apporte la musique, quel est l’effet produit sur les participants ?
Les chansons comme les poèmes apportent des images, mais aussi un temps de respiration. C’est aussi quelque chose à partager et tout bêtement à écouter… Dans le monde où nous sommes, nous vivons la radio allumée, télé ou ordinateur branché et une chanson n’est bien souvent qu’un fond bruyant qui s’ajoute au fond ambiant. Écouter une chanson de A à Z, en voilà une performance ! Et beaucoup d’enfants, voire même d’adultes, découvrent cette façon d’écouter.
Conclusion
Qu’as-tu envie de dire plus particulièrement à nos jeunes et aux enseignants ?
Aux jeunes ? On n’a jamais fini d’apprendre. Si ça se passe mal, c’est peut-être à cause de vous, mais c’est peut-être à cause de quelque chose qu’on n’a pas compris chez vous. L’école a certainement encore des choses à trouver en elle. Elle ne sait certainement pas tout d’elle-même et ne comprend pas tout le monde. Ce n’est pas parce qu’un élève réussit qu’il est un génie. Ce n’est pas parce qu’un élève échoue qu’il est bête. On peut être diplômé et crétin. On peut ramer terriblement dans sa vie et malgré tout, mieux comprendre l’essentiel du monde que certains hommes célèbres. C’est très compliqué de faire un bilan. Je crois que l’essentiel est dans le comportement et encore une fois dans les valeurs humaines. Le bilan ne se fait pas en euros ou en dollars, en biens de consommation, mais certainement plus en comptant ses amis autour de soi.
Trois questions posées à Agnès Rainjonneau
Comment avez-vous illustré, de manière différente à chaque fois, Mon papa a de gros bras, Le P de la poule, Désirs nomades ?
Je suis avant tout peintre et mon travail est basé sur l’émotion du moment, des rencontres, de ce que je lis ou vois au théâtre par exemple. Dans une recherche plastique, il y a toujours des techniques différentes de la nôtre que l’on va explorer. Le travail pour ces trois recueils a été fait à des périodes différentes : pour Mon papa a de gros bras, j’explorais le pastel gras et les encres. C’est tout naturellement que j’ai utilisé ces deux techniques pour ce livre. Dans celui-ci et Le P de la poule, je voulais que les enfants identifient les personnages, donc j’ai choisi une illustration figurative. Quant à Désirs nomades, je souhaitais que la lecture garde ses propres images. C’est plutôt une réponse « émotionnelle » par le geste et le collage à la poésie de Michel que je donne à regarder.
Comment travaillez-vous quand le texte est premier, quand les illustrations sont premières ?
Quand on me donne des textes, je m’imprègne du premier pendant très longtemps. Je vis avec, chaque jour, à des heures différentes, je le relis. Puis je lis le suivant et ainsi de suite jusqu’à prendre la « température » de l’ensemble du recueil. Puis je laisse « décanter ». Des images, des ambiances me viennent, et là je sais que je peux m’y plonger. Quand je travaille sur une série de textes, je ne peux rien faire d’autre car je ne veux surtout pas que quelque chose vienne interférer entre moi et l’ensemble des textes.
L’inverse, c’est-à -dire l’illustration en premier, est une démarche tout à fait différente. Je suis seule devant mes feuilles et mon « challenge » est de travailler une série de dessins ou encres avec une ambiance cohérente, ou de me donner une contrainte de couleur ou de format ou de thème. C’est un exercice très intéressant, car ensuite (comme je l’ai fait avec Michel), je ne sais pas la réponse que va faire l’auteur.
Pouvez-vous nous dire quelques mots sur la complicité auteur/illustratrice ? Comment s’est passé le travail de création avec Michel Lautru ?
Avant de connaître Michel en tant que poète, je le connaissais comme instituteur à l’école de Condé-sur-Sarthe. J’intervenais en Arts plastiques avec ses élèves, notamment pour une décoration de préau et le chemin poétique du village.
Déjà une complicité est née dans ces projets menés à bien. Puis quand il m’a ouvert son univers poétique en me proposant de travailler sur ses textes, je me suis lancée tout de suite sur l’un d’entre eux, Banjo, l’éléphant, qui n’avait pas trouvé d’éditeur, mais l’envie de travailler ensemble était là . Nous fonctionnons très librement l’un et l’autre. J’ai toujours entière carte blanche. Je propose à Michel mes univers et je dois dire que, jusqu’à présent, jamais il n’a refusé quoi que ce soit.
Annexe : Mots emprisonnés - Mots fraternité
Dans son dernier livre « Entre deux pierres de granit, j’ai le cÅ“ur chaud comme du bon pain »*, Michel Lautru nous raconte son expérience d’atelier d’écriture avec les détenus de la prison d’Alençon appelée « le château » (ancien bâtiment médiéval de granit).
Rite d’entrée à la prison : sas, portes, grilles, vider des poches, déposer sa carte d’identité…
Le premier contact avec les détenus : « Je leur dis bonjour en leur serrant la main.
Tous me répondent tête baissée. » Michel Lautru attend plus d’humain que d’écrit.
Le livre se construit en de très nombreux dialogues, ceux avec les surveillants aux propos parfois très durs, et surtout ceux avec les détenus. Il s’agit d’une véritable maïeutique : Michel Lautru est un « accoucheur
de mots, un metteur en scène de phrases ». Échanges oraux, écrits silencieux, quelques confidences, une écoute d’un texte d’auteur, une chanson…
Clément, un détenu écrit : « L’enfermement commence dans le ventre de sa propre mère, puis à l’école, au bureau ou en usine. Enfermement dans sa propre tête, en cellule évidemment, en maison de retraite ou dans un cercueil. »
L’atelier d’écriture est pour les détenus « une évasion ou une petite échappée de deux heures… Tout autre chose qu’une simple question d’écriture ».
Michel Lautru témoigne : violence dans les cellules, suicide, médicament, écoulement du temps particulier : « présent infini », peu de perspective d’avenir. Ce livre est surtout une formidable leçon d’humanité, belles rencontres, émotions partagées, pleurs lors des ateliers, vrais échanges humains : « Nous avons vécu des heures réparatrices. »
« Derrière l’exclu, qu’il soit fou, handicapé, sans domicile, prisonnier, il y a l’homme, le petit bout d’être humain. » Et rencontrer l’autre, c’est aussi aller à sa propre rencontre.
Le titre du livre est une phrase de détenu.
Extrait :
« Je n’ai pas peur. Je sais que je vais rencontrer des hommes. Je n’imagine même pas ce qu’ils ont fait. Ce que je veux, c’est aller aux limites, tout comme j’aime aller aux limites du handicap mental en intervenant en centre d’aide par le travail, tout comme je le fais en direction de l’exclusion sociale, de la folie, de la vieillesse, de la maladie. Il y a ceux qui vont aux limites de leurs capacités physiques en tentant des expériences dans des conditions extrêmes. Moi, je tente d’aller chercher les limites de ma résistance psychique, pour, sans doute, me sentir mieux sur ma route. » (M. L.)
* Éditions Mémoires et Cultures, 11 résidence des Toiseries, 61400 La Chapelle-Montligeon. Tél. : 02 33 25 70 88. Mél. : memoireculture@club-internet.fr
Site : memoirescultures.com
Notes
[1] Agnès Rainjonneau utilise les techniques de l’encre, de la craie grasse, l’importation de textes, les éléments calligraphiques, les papiers déchirés.
[2] Ici, techniques du découpage/ collage, frises, contrastes de couleurs.
[3] Mots clés : enfance - 1950 - parents - ruralité - école - jeux - hygiène - humour.
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