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Cet article est extrait de la revue Inter CDI N° 189

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De Lille à N’Djamena, Fest’Africa sous les étoiles

Depuis dix ans, le Festival de littérature africaine « Fest’Africa » réunit à Lille des écrivains venus de différents horizons.
Pour fêter ce bel anniversaire, Nocky Djedanoum, directeur du festival, et Maïmouna Coulibaly ont lancé un véritable défi, celui d’organiser au Tchad « Le Congrès des écrivains d’Afrique et de ses diasporas », et ce, presque cinquante ans après ceux de Paris (1956) et de Rome (1959).
Pendant des années, le Tchad a été le terrain de guerres civiles, mais sous les blessures le cœur des artistes tchadiens continue de battre ; écrivains, comédiens, musiciens, danseurs créent, composent, produisent et travaillent dans l’ombre le plus souvent. Ahmad Taboye l’affirme, la littérature tchadienne est en pleine expansion, les auteurs se multiplient et les genres se diversifient. Cependant la publication, au Tchad encore plus qu’ailleurs, est liée à son coût. Le prix du livre est souvent hors de portée des lecteurs.

Destination N’Djamena : le congrès

D’Ernest Pépin (Guadeloupe) à Tahar Bekri (Tunisie) en passant par Alain Mabanckou, Gabriel Okoundji* (Congo-Brazzaville), Noël Ndjekery (Tchad), Ludovic Obiang (Gabon), Louis-Philippe Dalembert, Dany Laferière (Haïti), Véronique Tadjo (Côte d’Ivoire), et beaucoup d’autres parmi lesquels Boniface Mongo-Mboussa, auteur et critique littéraire, Odile Cazenave auteur de Afrique sur Seine : une nouvelle génération de romanciers africains à Paris…, le congrès des écrivains africains et de ses diasporas rassemblait la fine fleur d’une littérature mal connue de nos CDI et dont je voudrais être le modeste passeur.

C’est dans cette optique que, grâce à Fest’Africa, nous invitons depuis plusieurs années au lycée Saint-Adrien à Villeneuve-d’Ascq, des écrivains africains : Justine, Mintsa (Gabon), Fatou Keïta (Côte- d’Ivoire), Ouaga Balé Danaï (Tchad) et des conteurs parmi lesquels le conteur tchadien Toigar Keiba Natar. Comme moi, les professeurs ont été particulièrement séduits par leurs interventions et l’impact auprès des élèves. La littérature africaine est peu lue sans doute parce qu’il est souvent difficile de la trouver en librairie sans passer commande au préalable. À chaque fois il faut ruser, « découper » les ouvrages, imposer des règles très strictes pour que les textes circulent et soient consultés le plus rapidement possible.

Lorsque Nocky Djedanoum nous a fait part de son projet lors d’une rencontre ARDEP (Association régionale des Documentalistes de l’Enseignement Privé) en novembre 2002, j’y ai adhéré aussitôt !

Un rêve devenu réalité en atterrissant le 23 octobre à 4 h du matin à l’aéroport de N’Djamena… Participer à ce congrès c’était naturellement profiter au maximum des rencontres, des conférences avec les auteurs, mais c’était aussi prendre conscience des difficultés d’organisation, mesurer à quel point le fossé qui nous sépare des pays africains est profond, à quel point nous bénéficions de chances dont nous ne mesurons pas l’ampleur. L’électricité non distribuée, l’eau dispensée avec grande parcimonie, la vie extrêmement chère, l’insécurité sont autant d’obstacles à surmonter. À tout moment les conférences peuvent être interrompues par la panne de groupes électrogènes crachotants qui plongent l’assemblée dans l’obscurité et coupent la voix des intervenants. Sans autre alternative que la patience et la bonne humeur ! Étrange capitale que cette ville qui étale ses maisons en pisé, ses égouts à ciel ouvert, ses rues défoncées, ses tas d’immondices, sur des kilomètres. Étrange capitale plongée dans l’obscurité totale dès que le soleil disparaît… Étrange capitale qui séduit pourtant envers et contre tout.

Berceau de l’humanité certes, mais combien de morts-nés, de malades en sursis, ravagés par le sida, au vu et au su de nous tous ! Berceau de l’humanité certes, mais de quelles humanités ? Celle qui assouvit, qui possède, qui exploite pour mieux nous enrichir ? Celle qui fabrique des enfants-soldats ? C’est sans doute pour coller aux réalités quotidiennes que les rencontres et les sujets abordés ont dépassé la littérature africaine, abordant conflits et violences, le sida, le Sud face à la mondialisation, la négritude, les génocides. Et ce, avec des mots qui contenaient parfois difficilement l’émotion, ceux de Yolande Mukagasana par exemple, dont les ouvrages témoignent des épreuves qu’elle a traversées au Rwanda : La Mort ne veut pas de moi, N’aie pas peur de savoir ou encore Les Blessures du silence. C’était le cas aussi pour Florent Couao-Zotti (Bénin) avec Charly en guerre qui évoque la difficulté pour un enfant d’échapper à la violence, pour Ouaga Balé Danaï qui raconte le parcours des enfants des rues. Quel luxe est le nôtre de pouvoir ne parler que de littérature autour d’un café littéraire ou confortablement installés devant la télévision ! Comment faire comprendre à nos élèves qui freinent des quatre fers pour venir en classe que là-bas, à moins de cinq heures d’avion, c’est la course pour être parmi les premiers arrivés afin d’obtenir une minuscule place sur un banc d’école. Ici nous imposons la lecture du livre avant d’en recevoir son auteur, là-bas, les élèves ont droit, tout au plus, à trois ou quatre malheureux extraits dactylographiés et couchés sur une mauvaise photocopie. Nos élèves se plaignent de leurs cartables trop lourds, là-bas, tout tient dans une simple chemise.

Retour en France : le festival

Le Congrès de N’Djamena, n’a pas pour autant ombragé Fest’Africa à Lille. Sur le thème de la poésie, dans la foulée, il s’est organisé et ce fut un vrai bonheur de retrouver les écrivains, certes en nombre réduit, à Lille, fin novembre. Dans l’urgence, proposition a été faite aux collègues d’inviter l’un ou l’autre dans leurs classes respectives. Je savais qu’il ne me serait pas tenu rigueur du peu de temps que je leur laissais pour préparer les rencontres. En quelques jours, nous avons organisé une petite exposition photos, sorti des étagères livres, romans, documentaires, de quoi aiguiser l’appétit, nourrir les affamés, et surtout nous avons incité les élèves à écrire des poèmes, à consulter encyclopédies et documentaires pour en savoir plus sur les pays d’origine des écrivains invités.

Les 1re ont accueilli Louis-Philippe Dalembert, écrivain haïtien, grand voyageur puisque ses études, ses parcours universitaires et professionnels l’ont poussé à s’installer successivement à Jérusalem, en Amérique du Nord et du Sud, dans les différents pays d’Afrique, à Paris, à la Villa Médicis. Faute de temps les élèves n’avaient pas pu se procurer son dernier livre mais avaient reçu via Internet plusieurs poèmes qui leur ont permis d’approcher le style et la sensibilité de l’auteur. C’était ce dont ils avaient besoin pour leur donner l’envie d’écrire à leur tour. Deux rencontres d’1 h 30 avec une classe de 1re L et une classe de 1re S à l’initiative, pour cette dernière, du professeur de sciences économiques, un détail qui ne manque pas d’importance. Deux groupes très différents dans leurs approches. Les questions des littéraires se sont portées sur l’écriture, l’inspiration, les langues de l’écrivain, celle de son pays d’origine et/ou le français vestige de la colonisation. Les élèves de la section scientifique ont abordé des sujets plus généraux mais tout aussi intéressants, socio-économiques, politiques, se sont renseignés sur les coutumes, les habitudes, les difficultés pour diffuser les écrits dans les pays où lire est un luxe réservé à une minorité.

Les 2de ont été bousculés par Gabriel Okoundji qui, non seulement ne leur a pas récité des passages entiers du Cid ou du Lac de Lamartine, comme l’avait fait Louis-Philippe Dalembert la veille, mais les a dissuadés avec un certain humour, de se soumettre à la loi des alexandrins, provocation certes, histoire de les affranchir des contraintes littéraires pour mieux libérer la Parole. Surpris dans un premier temps, sur la défensive quelquefois, les élèves ont joué le jeu littéraire en passant avec une grande simplicité de l’écrit à l’oral et en offrant à tous, leurs textes. Un exercice pourtant difficile dans la mesure où Gabriel Okoundji remettait sans cesse en question leurs lectures jusqu’à ce que le produit corresponde aux sentiments couchés sur le papier. Très différente des rencontres précédentes, celle-ci a étonné les élèves qui s’attendaient au jeu habituel des questions/réponses faites aux écrivains et qui n’imaginaient guère être mis sur la sellette ! Nul doute que cet échange a créé dans la classe un climat de confiance sans lequel il est difficile d’exprimer et de partager les mots de la poésie.

Naturellement ces rencontres restent des événements ponctuels, le soufflé prend aussi vite qu’elle retombe, mais il y a toujours de bons restes ! À nous documentalistes d’entretenir le feu sous la braise, nous qui savons qu’il faut sans cesse remettre le fer sur l’enclume, qu’il faut aussi toujours séduire, innover, faire preuve d’imagination. Notre marge de manœuvre est inversement proportionnelle à celle des TPE, des IDD et des activités pédagogiques inévitables. À la fois décontenancés et ravis par cet afflux soudain d’élèves et de professeurs, nous avons commencé à déchanter quand nous nous sommes rendu compte qu’en dehors de ces tâches plus ou moins imposées il n’y avait plus de salut, que nous étions en liberté surveillée au nom des priorités pédagogiques. Un an, deux ans… ça va. Trois ans, bonjour les dégâts ! Nous nous apercevons que certaines classes sont exclues du CDI, que les élèves qui venaient individuellement finissent par déserter le lieu à force de se heurter à une fin de non-recevoir. Ne plus faire d’animation frustre certains d’entre nous, alors tant pis, bousculons les habitudes et les habitués… Entrouvrons les fenêtres, laissons pénétrer les vents chauds de l’Afrique, les sables du désert, les senteurs des souks, ce sont autant de petits bonheurs dont il ne faut pas se priver. L’année de l’Algérie s’est terminée, celle de la Chine apportera d’autres saveurs, d’autres couleurs. Parmi toutes les occasions qui nous sont données, sautons à pieds joints sur celles qui nous plaisent !

Bibliographie

Contes

Ebokea. - Sagesses et malices de M’Bolo, le lièvre d’Afrique/ill. A. Tjoyas. - Albin Michel, 2002. - 163 p. : ill. ; 18 cm. - ISBN 2-226-12857-3.

On les connaît tous… ou presque, ces petits contes qui fleurent bon l’Afrique, dont M’Bolo le lièvre est le héros intelligent et rusé comme Nasrédine dans les contes orientaux. Mais quel bonheur de les voir rassemblés dans ce recueil aussi agréable à regarder, qu’à consulter et qu’à lire. Un vrai plaisir…

Paroles de griots/ill. photos B. Soulet. - Albin Michel, 2003. - 52 p. : ill. ; 22 cm. - (Carnets de sagesse). - ISBN 2-226-12921.

Présentés par Ahmadou Kourouma, illustrés par les sculptures magnifiques d’Ousmane Sow, ces textes, ces contes, ces poèmes qui nous viennent d’Afrique noire, du Mali à l’Afrique du Sud en passant par le Congo, le Sénégal, le Burkina Faso, la Côte-d’Ivoire… sont magnifiques, lourds d’enseignement et de sagesse. Un enchantement tant pour le cœur que pour les yeux. Tous publics.

Kaïteris, Constantin. - Contes d’Éthiopie. - Présence africaine.

Contes recueillis en Éthiopie, racontés par des enfants, des femmes et des hommes de tous âges, de la campagne ou de la ville, lettrés ou non. Ici comme dans tous les contes, les animaux parlent, s’affrontent, rusent et connaissent des joies et des peines semblables à celles des hommes…

Ashley, Bryan. - Contes d’Afrique noire. - Flammarion (Castor poche).

Pourquoi et depuis quand les animaux ont-ils une queue ? Pourquoi celle du lapin est-elle si ridicule ? Pourquoi la grenouille et le serpent ne jouent-ils plus jamais ensemble ?

Contes peuls. Mère-Lionne/ill. P. Bougeault. - L’École des loisirs, 2002. - 126 p. : ill. ; 19 cm. - (Neuf). - ISBN 2-211-067-66-2 : 8 E.

Quatre contes illustrés avec humour, venus directement des peuples peuls. Tendres, drôles, ils transportent avec eux toute l’ambiance du désert, de la brousse ou des villages. Une introduction et un glossaire bien documenté permettent d’en savoir encore plus sur les griots, les coutumes, les fêtes. Une carte d’Afrique complète les informations.

Quelques romans

Keïta, Fatou. - Rebelle. - Présence africaine, 1998. - 234 p. : ill. ; 21 cm. - ISBN 2-911725-33-6 : 60 F. (réédité chez Hachette)

Malimouna est une petite africaine, elle est heureuse dans son village, près de sa mère mais ce bonheur risque de basculer le jour où, avec les fillettes de son âge, elle sera excisée comme l’exige la tradition. Malimouna a beau se révolter, elle devra subir la mutilation. Pourtant un événement dont elle ne mesure pas l’importance va bousculer le cours de sa vie. L’enfant va grandir en se rebellant sans cesse. Devenue adulte, loin d’accepter les coutumes ancestrales, elle va se révolter et militer pour défendre les droits des femmes africaines.

Ce roman parait, dans un premier temps s’adresser aux adolescents, mais au fur et à mesure de la lecture, les thèmes et les sujets abordés deviennent de plus en plus poignants, parfois insupportables. Tous publics à partir de la 3e.

Mukagasana, Yolande. - N’aie pas peur de savoir. - J’ai lu, 2000. - 350 p.

En 1994 le Rwanda bascule dans l’horreur, sous les regards indifférents de la France, de la Belgique, et d’ailleurs. La guerre civile fait rage. Ceux qui vivaient ensemble avant la colonisati on, deviennent petit à petit les pires ennemis et ce, sur des critères mis en avant par les pouvoirs en place soutenus par la France qui va jusqu’à armer les oppresseurs. L’auteur est Tutsi, elle prend parti, accuse les génocidaires et leurs alliés. Elle a perdu son mari, ses trois enfants, ses amis, sa famille, elle a connu la peur, l’humiliation, la haine, la lâcheté des meurtriers, leur goût du sang aussi. Ce récit est plus qu’un témoignage, c’est un cri de révolte. À partir de la 3e, en accompagnant les élèves.

Tadjo, Véronique. - L’Ombre d’Imana. Voyages jusqu’au bout du Rwanda. - Actes sud, 2000. - (Afriques). - 132 p.

Invitée en 1998 dans le cadre de la résidence d’écrivains “Rwanda. Écrire par devoir de mémoire”, l’auteur a écouté, regardé, recueilli les témoignages des victimes du génocide, familles, rescapés, blessés, tous ceux que la guerre a meurtris dans leur corps, leur tête, leur cœur, et ce, à tout jamais. Multiples petits récits croisés, autant de vies malmenées, de réflexions, d’interrogations.

Le livre se lit facilement et complète parfaitement les autres récits écrits sur le génocide du Rwanda. À avoir au CDI (à partir de la 3e).

Dalembert, Louis-Philippe. - L’Île du bout des rêves. - Bibliophane., 2003. - 286 p.

À la suite d’une rencontre fortuite dans un bar, le héros s’est laissé embarquer, dans une aventure invraisemblable qui démarre sur un voilier chahuté par la tempête et se poursuit sur les mornes de l’île de la Tortue. Plus qu’une course au trésor c’est aussi, pour le héros, le temps de faire retour sur sa vie, une vie sans attaches, exceptés quelques amis fidèles et une femme rencontrée sur le port de Naples, Zana, entourée de ces mystères qui contribuent à rendre la rencontre plus séduisante encore. Le récit est aussi un va-et-vient entre passé et présent où le héros observe et s’observe sans complaisance.

Un beau roman écrit dans une langue expressive, les images associées à des sentiments ou à des réflexions, rebondissent les unes sur les autres, on se laisse porter par les ambiances qui alimentent agréablement nos imaginaires, quant à l’humour, il contribue aussi à nous faire apprécier ce roman qui se lit d’une seule traite ! (Lycée)

Laferrière, Dany. - L’Odeur du café. - Le serpent à plumes, 2002. - 226 p.

À Petit-Goâves, à quelques kilomètres de Port-au-Prince, habite Da, la grand-mère dont tout le monde rêve, celle qui prend systématiquement la défense de l’enfant, qui console et qui apaise, qui rit et qui câline. Souvenirs d’enfance de l’auteur qui se déroulent en autant de petits tableaux, de fenêtres ouvertes sur un monde merveilleux, celui qu’on porte en soi et qui nous porte. C’est bien sûr l’odeur du café, c’est aussi le jardinage avec grand-père, les histoires et les commérages des voisins, le bruit de la pluie, la leçon de géographie…

Parfums, couleurs, bruissements, saveurs… tout y est pour faire naître de multiples sensations au cours de la lecture.

Agnant, Marie-Cécile. - Le Livre d’Emma. - Éditions Mémoire, 2001. - 168 p.

Internée en hôpital psychiatrique, Emma essaie de comprendre si le mal dont elle souffre vient de cette malédiction qui semble frapper les femmes de sa lignée. En parlant, en racontant, en se confiant à Flore, une interprète, Emma remonte au plus loin de sa mémoire, la sienne, mais aussi celle de son peuple.

Un beau récit d’introspection, assez lent, mystérieux quelquefois, qui devrait plaire aux bons lecteurs. (Lycée)

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