|
Cet article est extrait de la revue Inter CDI N° 208

Envoyer l'article à un ami
Autres articles à consulter en ligne dans la rubrique Avant-propos
Les dispositifs interdisciplinaires, pierres de touche de l’éducation Claude Viry La nouvelle documentation, entre empirisme et modernité Claude Viry, professeur documentaliste au lycée Jules-Ferry de Saint-Dié (Vosges) La culture pour tous à l’école mythe ou espoir ? Prologue, José Francés Formation, in-formation, des-in-formation & Cie Claude Viry La documentation d’hier à demain
Tour d’horizon : Documentalistes et littérature de jeunesse pour le plaisir ? Christian Loock L’évolution des techniques dans les CDI Claude Viry Un pédagogue au secours de la fonction documentaire ? Claude VIRY, professeur documentaliste au lycee polyvalent jules ferry, saint-die (88) Images documentaires, images « docu-menteuses » Claude Viry, professeur documentaliste, Lycée polyvalent jules ferry, Saint-dié-les-vosges (88) L’internet, un géant à apprivoiser Professeur documentaliste au lycée polyvalent Jules Ferry, 88100 Saint-Dié
|
|
Avant-propos
Écrit et lecture : XXIe siècle, l’âge de la métamorphose
|
|
Claude Viry
23 avril 2007 : les libraires viennent de fêter la « saint Georges », patron des professionnels du livre. Cette manifestation commerciale s’est déroulée dans un climat d’incertitude quant à l’avenir du livre, de plus en plus concurrencé par les supports électroniques et les contenus numériques.
|
Pourtant, les éditeurs publient plus que jamais dans certains domaines de la littérature, en particulier dans le genre du roman de rentrée (environ 650 nouveautés en septembre 2006). Cette inflation éditoriale ne serait-elle qu’une sorte de baroud d’honneur avant la capitulation, avec armes et bagages, devant l’impérialisme du monde numérique ? Les rêves utopiques de P. Otlet, à propos du « Livre de la Science universelle » [1] ou de J. L. Borges, imaginant le « Livre ultime » [2], vont-ils advenir réellement ? Bien sûr, l’écrit a été l’objet de multiples mutations dans son histoire comme l’attestent des travaux récents [3]. Mais quels sont les vrais dangers qui menacent le livre traditionnel, d’abord sur le plan matériel, puis dans son contenu ? Comment réagissent les lecteurs et quelles sont les nouvelles façons de lire ?
Mort et transfiguration de l’objet livre
F. Roussel, journaliste à Libération [p. 53], et D. Fondanèche [p. 55] rappellent les données de la question. Le projet de livre électronique sous forme d’écran rigide, dans la forme la plus aboutie du modèle Cybook, s’est soldé par un échec commercial en 2001 : cet appareil était déjà dépassé techniquement avant même d’être mis en fabrication. En effet, l’avenir appartient sans doute aux appareils conçus dans la lignée du prototype mis au point dès les années 1990 par le chercheur du MIT J. Jacobson [4]. L’idée d’un livre électronique constitué de feuilles de plastique souple et capable d’emmagasiner des quantités quasi illimitées de textes et images téléchargeables s’avère séduisante. Ainsi exposé au risque d’être – si l’on ose dire – « carbonisé » par la victoire du numérique, le livre, tel un phénix, renaîtrait de ses cendres par un nouvel avatar, plus performant que jamais. C’est en tout cas l’objectif que s’est fixé la société Polymer Visio, avec son prototype Readius qui serait prêt, dans sa version grand public, d’ici l’horizon 2010.
Que pensent les spécialistes de la physiologie et de la psychologie de la lecture des nouveaux supports de l’écrit ? D’abord, il convient de tabler sur une méthode d’apprentissage de la lecture adaptée aux difficultés particulières de la langue française ; et c’est, d’après les travaux de M. Fayol [p. 9], celle qui est fondée sur l’entraînement systématique aux correspondances entre phonèmes et graphèmes qui serait la plus efficace. Outre les difficultés inhérentes aux handicaps de certains lecteurs (bonne mise au point sur les résultats récents des travaux relatifs à la dyslexie, dans D. Fondanèche [p. 18]), il existe des obstacles à la lecture rapide et flexible sur écran. C’est encore D. Fondanèche [p. 102] qui signale les travaux d’un laboratoire de Washington : celui-ci met en évidence les contraintes physiques propres à réduire l’efficacité du balayage de l’écran par le regard. De ce fait, les internautes ont tendance à privilégier, parmi les données affichées, celles qui viennent en tête des pages consultées. C’est sur ce phénomène que s’appuient des moteurs de recherche comme Google : le critère de sélection repose précisément sur un ordre de priorité fondé sur la notoriété. N. Guilhermond nous sensibilise à la formation des élèves à l’usage réfléchi d’Internet [p. 96]. Cl. Chauvin, à propos de la « sérendipité » [p. 60] et A. Giffard [p. 25] identifient les nombreux phénomènes psychiques qui inhibent la clairvoyance de l’internaute ordinaire, guetté par une forme de « confusion mentale », due à la surcharge cognitive.
Exempt des principaux défauts des écrans, le livre électronique souple, en raison du confort de lecture apporté aux lecteurs, semblerait promis à un avenir durable. Dans l’attente de ce produit miraculeux, comment lit-on aujourd’hui ?
Lire et écrire autrement sur écran
Les lecteurs se sont déjà emparés des ordinateurs et des techniques du multimédia pour pratiquer la lecture par d’autres moyens et, surtout, pour tirer parti de leur avantage décisif, l’interactivité. Fl. Mathevon [p. 12] brosse l’évolution de l’interactivité qui est partie des livres-jeux animés et des livres à choix multiple (le lecteur y est le héros), dont la construction est à base séquentielle ; elle a abouti aux logiciels interactifs installés sur des sites de l’Internet. Ces logiciels comprennent des pages-écran organisées en réseaux, grâce aux liens hypermédia, et autorisent les jeunes lecteurs à constituer leur cheminement personnel, à dialoguer avec d’autres lecteurs, voire avec l’auteur. C’est l’expérience développée par le site « Clicksouris ». Fl. Mathevon note, bien sûr, que les jeunes perdent le contact sensoriel et sensuel avec l’objet livre. Peut-être pourrait-on ajouter qu’un auteur n’est pas seulement un « faiseur » d’histoires au kilomètre. La lecture d’un bon roman n’est-elle pas une occasion de confronter les jeunes lecteurs à une vision du monde personnelle d’un écrivain ?
Parmi les nouveautés qui ont suscité le plus d’engouement, les blogs figurent en tête : il s’agit d’un phénomène de mode sûrement, d’un phénomène social aussi, correspondant à un besoin d’expression impérieux dans un monde uniformisé, déshumanisé et promoteur de l’individualisme. Pas moins de quatre contributions révèlent les arcanes de la « blogosphère ». A. Garcia del Prado et S. Winter [p. 84], et M. Decriem [p. 88] brossent un panorama presque exhaustif des possibilités offertes par ce nouveau mode d’expression. J. Pascau [p. 91] démontre, à partir de son expérience professionnelle, que la mise à jour d’un blog requiert un travail considérable. S. Leturcq [p. 26] met en garde les pratiquants des blogs quant aux risques afférant à la « traçabilité » des activités des internautes. Les blogs figurent désormais, moyennant quelques précautions et le respect des règles régissant le droit de la presse, en tant qu’outils de formation et d’animation au service des enseignants, dont les professeurs documentalistes. Sans doute sont-ils en mesure de supplanter les journaux scolaires traditionnels, y compris ceux qui sont implantés sur les serveurs de l’Intranet des établissements scolaires, puisqu’ils permettent l’élargissement du lectorat potentiel à l’échelle de l’humanité toute entière.
Alors, le livre traditionnel et la lecture sur papier seraient-ils en passe de rendre les armes ?
... Cependant, le livre fait de la résistance
En réalité, le livre, en tant que contenu intellectuel, maintient une large partie de ses positions acquises et conquiert même des territoires jusqu’alors inexplorés. D’abord, des enquêtes ont été menées sur la situation de librairies comportant un secteur consacré à la jeunesse : J.-M. Thérouanne à Vesoul, Cl. Viry à Saint-Dié, N. Pierrée à Argenteuil et M.-A. Rusterholtz à Étampes [p. 131 & suiv.]. Elles démontrent à l’envi que, loin d’être mise au rencart, la lecture figure en bonne place parmi les activités de loisir d’une large fraction de la jeunesse. Soit, les jeunes ne lisent plus beaucoup les grands classiques de la littérature, sauf en version abrégée, ni les classiques de la littérature de jeunesse. C’est pourquoi J.-M. David nous propose un sérieux déherbage, aussi impitoyable que désopilant [p. 82]. Et pourtant, ils lisent… pas forcément ce que les adultes préféreraient qu’ils lisent.
Des tendances fortes sont apparues, depuis deux décennies, dans les demandes des jeunes en librairie. Quatre types ou genres d’ouvrages remportent leurs suffrages : le fantastique, le roman-récit de vie, les bandes dessinées européennes et les mangas. Le succès des séries proposées récompense des années d’effort de renouvellement consentis par les éditeurs de la littérature de jeunesse. Parmi les nouveautés, A. Bonnemaison [p. ...] signale la curiosité pour le policier japonais, ce qui démontre que les jeunes s’intéressent aux facettes de l’altérité, dans les limites d’un exotisme modéré : en effet, la civilisation japonaise contemporaine a effectué une subtile synthèse entre traditions ethniques et apports de la civilisation technicisée à l’occidentale.
En tant que phénomène éditorial, parmi les succès de librairie chez les jeunes, les mangas sont abordés par S. Richon [p. ...] et par A. Deyzieux [p. ...] qui livrent les clés d’un monde, méconnu de la plupart des adultes, dans lequel les jeunes lecteurs ne se contentent pas de s’adonner avec passion à leur lecture favorite, mais prolongent celle-ci en s’appropriant les éléments d’une micro-culture : produits dérivés, jeux de rôles, défilés de costumes des héros préférés, rassemblement des amateurs, etc. Au-delà de la recherche identitaire, n’y a-t-il pas pour ces adeptes un risque d’enfermement dans un monde virtuel où ne compte plus que le cénacle d’initiés auquel ils adhèrent ? C’est l’occasion pour J.-M. David de mettre en lumière, dans un pastiche « à la manière de » Georges Perec, l’opposition entre les goûts des générations successives, au risque de faire passer les adultes pour des êtres rétrogrades [p. 82].
Autre phénomène surprenant, l’activité du boockcrossing (échange de livres) évoqué par L. Dussart-Jourliac [p. 70], Ph. Molines [p. 67], Élisabeth Coppin-Mortreux [p. 75] et A. Navarro [p. 78]. Il s’agit d’une sorte de chaîne de l’amitié, fondée sur le don de livres laissés en des endroits convenus à l’avance pour amorcer leur circulation de façon aléatoire et illimitée. Cette pratique séduit par son projet où ne sévit aucune relation d’argent ou de pouvoir et où l’ouverture sur autrui rétablit un comportement humaniste, sans esprit de chapelle. Les expériences tentées dans les établissements scolaires semblent peu probantes, tant il est vrai que la lecture reste une activité personnelle qui engage le lecteur plus qu’il ne le croit lui-même.
Enfin, échappant à l’hégémonie de la littérature écrite propre au monde occidental, voici que revient en force la littérature d’origine orale, sans doute sous l’influence des populations d’origine étrangère, marquées par la culture traditionnelle fondée sur la mémoire (griots de l’Afrique sahélienne) et sur l’improvisation (conteurs des médinas du Maghreb). On constate depuis quelques années le succès des contes qui font l’objet d’un festival célèbre à Chevilly-Larue. C’est sur cette lancée que s’appuie S. Grasland-Delot [p. 64] pour assurer une activité d’animation baptisée « Le cercle des menteurs ». Belle revanche de l’oral sur l’écrit, grâce à ses atouts spécifiques et ses moyens empruntés en partie au théâtre : diction étudiée, musique, pantomime, etc. L’oral peut apparaître aussi sous forme de langue écrite mâtinée de langue parlée, comme dans la collection eXprim’ des éditions Sarbacane dont parle O. Bonneel [p. 110]. Ce type de littérature n’hésite pas à intégrer des genres culturels dits, abusivement, « des banlieues », plus authentiquement issus de la synthèse inouïe des cultures africaine et occidentale, tels que le rap (chant syncopé et incantatoire), le slam (poésie improvisée et déclamée) et le hip-hop (danse acrobatique). On est donc loin de la « francophonie » officielle, si empesée et critiquée par de grands écrivains étrangers d’expression française [5]. À vrai dire, la littérature produira encore de beaux livres, à condition de ne pas la vouloir corsetée.
Le cas problématique des périodiques spécialisés
Si l’on parcourt les rayonnages des succursales de la « Maison de la Presse », on dénombre une myriade de magazines, distribués grâce au monopole du réseau des NMPP. Ce type de publications à périodicité hebdomadaire ou mensuelle, malgré une rotation des titres due à une durée de vie souvent brève, connaît une certaine prospérité. Cela n’est pas le cas, en rervanche, de la presse quotidienne nationale, en déclin accéléré sous les coups de la concurrence des sites de l’Internet où l’on trouve des journaux numériques ou des sources d’information moins dépendantes des groupes financiers.
Il y a lieu de s’inquiéter également pour la survie de la presse spécialisée. Des témoignages précis ont été recueillis auprès de responsables de publications du monde éducatif et de la recherche pédagogique qui ont dû mettre un terme à leurs activités au second semestre de l’année 2006. C’est le cas de l’entretien avec C. Etévé, ancienne rédactrice en chef de Perspectives documentaires en éducation, éditée par l’INRP [p. 45] [6]. C’est aussi le cas de la réponse de Laurence Bouchet, coordinatrice du Chantier de rédaction de BT2, à un questionnaire élaboré par Inter CDI [p. 40]. Ces faits montrent bien les conséquences de l’expansion de l’Internet aux dépens des périodiques sur papier : ceux-ci s’adressent à un lectorat initié et, par conséquent, de faible ampleur. Les frais de publication ne peuvent plus être compensés par les abonnements. De plus, de nombreux lecteurs préfèrent l’accès rapide à des sites de l’Internet. Est-ce à dire que les périodiques spécialisés sont voués à disparaître pour laisser la place à des sites de l’Internet, comme L’École des lettres second cycle, revue dont C. Riva, son rédacteur en chef, a dû interrompre la publication en 2006 également ?
Alors que restera-t-il de la presse, qui a un rôle de contre-pouvoir à jouer dans une démocratie moderne, face aux groupes de pression de toutes sortes, bientôt en situation de monopole sur le réseau de l’Internet, comme on peut le pressentir dans la politique expansionniste d’un groupe comme Google ? Restera-t-il le recours de la presse sans publicité, adepte du journalisme d’investigation et de l’analyse critique, y compris à l’égard des médias ? Dans cette veine, M. Mouillet [p. 38] présente l’expérience d’une publication récente, Le Plan B, qui a l’ambition d’échapper au consensus tiède, à la compromission et à la pensée unique.
À l’issue de ce tour d’horizon, il apparaît clairement que la civilisation de l’écrit se trouve à la croisée de chemins menant vers des mondes inconnus. L’écrit va perdurer, puisque c’est le moyen le plus performant pour communiquer, quel que soit le degré d’abstraction du discours à transmettre. Pour l’instant, le livre résiste plutôt assez bien et conserve des chances de préserver une grande partie de son territoire dans les quelques décennies qui viennent. L’Internet a le défaut d’amplifier de façon artificielle les effets de mode, les rumeurs infondées et même les tendances « communautaristes » ; mais il a l’avantage de faciliter la rénovation de la vie culturelle, y compris dans l’école. Une dernière remarque : en ce qui concerne les périodiques spécialisés, il convient certes de poser un pronostic réservé. Toutefois, on conviendra que le seul fait que l’appel à contributions pour le présent numéro d’Inter CDI ait produit autant d’articles témoigne de l’intérêt, pour certains publics, de l’écriture et de la lecture sur un support papier.
Notes
[1] OTLET, Paul. - Traité de documentation : Le livre sur le livre. - Bruxelles, 1934 (rééd. anastat. Liège : CLPCF, 1989).
LEVIE, Françoise. - L’Homme qui voulait classer le monde : Paul Otlet et le Mundaneum. - Bruxelles : Les Impressions nouvelles, 2006. - (Réflexions faites). - 352 p.
VAN DEN HEUVEL, Charles ; RAYWARD, William BOYD ; UYTENHOVE, Pieter. - « L’Architecture du savoir : Une recherche sur le Mundaneum et
les précurseurs européens de l’Internet » [Actes du symposium international, Mons, 24-25 mai 2002]. - Transnational associations - Associations internationales [Bruxelles], janv.-fév. 2003.
[2] BORGES, Jorge Luis. - « La Bibliothèque de Babel », in Fictions, 1944.
[3] BARBIER, Frédéric. - « Les trois révolutions du livre » [Actes du colloque international Lyon-Villeurbanne, 1998]. - Revue française d’histoire du livre [Genève : Droz], n° spécial 106-109, oct. 2001.
MERCIER, Alain éd. scientif. - « Les trois révolutions du livre » [catalogue, exposition, CNAM, 2002]. - Paris : Imprimerie nationale, 2002. - 510 p.
[4] EUDES, Yves. - « Le Livre qui contient une bibliothèque ». - Le Monde, 28 juillet 1999.
[5] Cf. article de Tahar Ben Jelloun, in Le Monde diplomatique, mai 2007.
[6] Pour cette question, voir : « Diffusion des résultats de la recherche : Une nouvelle donne numérique ». - Perspectives documentaires en éducation, no 62, 2005 (parution en 2006), p. 5-72, 123-130.
En particulier, les contributions de :
FORQUIN, Jean-Claude ; BOURDONCLE, Raymond. - « Perspectives documentaires en éducation : L’itinéraire d’une revue ». - p. 11-16.
CHARTRON, Ghislaine. - « Une économie renouvelée de la publication scientifique ». - p. 21-29.
ÉTÉVÉ, Christiane. - « Perspectives documentaires en éducation : Au cÅ“ur d’une politique intégrée de documentation-formation-recherche ». - p. 123-130.
Réagissez à cet article
|
|