|
Cet article est extrait de la revue Inter CDI N° 206

Envoyer l'article à un ami
Autres articles à consulter en ligne dans la rubrique Gros plan…
D’un numéro spécial… l’autre Claude VIRY Jean-Paul Nozières Catherine Gentile
|
|

Gros plan sur… Carl Norac
 |
|
Odile Bonneel, professeur documentaliste au collège Renaud-Barrault, Avesnelles (59)
… ou « une ivresse d’écrire arrachée à la main » [1]
Carl Norac est né à Mons (Belgique) en 1960. Il est le fils de Pierre Coran, romancier et poète, et d’Irène Coran, comédienne. Enfance heureuse mais un peu solitaire, ce qui a forgé ce destin d’écrivain. Carl se raconte des histoires.
|
Ses albums sont essentiellement publiés à L’école des loisirs et plus récemment chez Bilboquet, Sarbacane et Didier jeunesse. Beaucoup de titres développent le côté affectif, la communication, les relations parents/enfants, la tendresse, le doute aussi, toutes les questions qu’un jeune enfant se pose. Ses autres titres sont inspirés de ses nombreux voyages autour du globe, « aux quatre coins cardinaux des cultures du monde » [2]. Ces albums sont essentiellement des voyages initiatiques, des quêtes dans lesquelles le jeune lecteur pourra construire son identité. Dans « Un loup dans la nuit bleue », il s’agit de la Norvège ; dans « Angakkeq », le Pôle Nord des Inuits. Beaucoup d’albums sur l’Afrique, « Akli le prince du désert, Kuli et le sorcier, Un secret pour grandir, L’espoir pélican »... New-York apparaît dans « Le Géant de la grande tour », un album sur le 11 septembre 2001, l’Australie pour « Le petit sorcier de la pluie », l’Indonésie pour « Némo et le volcan »...
L’album, c’est à la fois la narration, le récit de l’auteur, sobre, poétique, Carl Norac a un talent de conteur, et c’est aussi un récit graphique, Carl Norac sait s’entourer d’illustrateurs talentueux qui le suivent d’album en album, comme Louis Joos, Anne-Catherine De Boel, Ingrid Godon, Carll Cneut, RébK Dautremer, Olivier Tallec, Éric Battut, etc. C’est donc fascinant pour les enfants d’entrer dans ces univers.
De manière générale, on a l’impression que Carl Norac, dans tous ses albums, travaille à un réenchantement du monde, de la vie, à une positivité qui fait réfléchir et redonne espoir. « Le poète doit être un professeur d’espérance » a dit Giono. L’émerveillement, le rêve, la magie, la féerie – plein d’étoiles dans les mirettes – un humanisme, c’est ce que donne Carl Norac à tout lecteur, jeune ou moins jeune. Chaque album est un baiser donné au monde. Ses livres sont traduits en 49 langues. Vous les trouverez infailliblement dans toutes les librairies jeunesse, dans tous les salons du livre où Carl Norac fait de nombreuses signatures.
Carl Norac est surtout reconnu comme écrivain pour enfants, mais il est avant tout poète. D’ailleurs, l’écriture brève de ses albums s’inscrit dans une conception de la littérature apparentée à la pratique poétique. Carl Norac pourrait faire sienne la phrase de Saint-Exupéry avec qui il a un compagnonnage littéraire : « Faire un voyage qui soit un poème ». Paul Géraldy affirme : « La poésie est un champ vierge, illimité, où serpente une piste étroite. Le poète est ce prospecteur aventureux qui quitte la piste, va tout seul et s’avance ». Carl Norac est un explorateur des mots et du monde.
Ses poèmes sont publiés chez La différence et L’escampette et sont présents au Marché de la poésie à Paris. Dans « Le Carnet de Montréal »[Le noroît, 1998.], il nous dit : « Je n’écris pas à perdre haleine,/ j’écris pour que ma langue prenne feu ». Affirmons avec Diderot : « C’est une chaleur forte et permanente qui l’embrase, qui le fait haleter, qui le consume… mais qui donne l’âme, la vie à tout ce qu’il touche. » Dans « La Candeur », Carl Norac cite en exergue Alain Bosquet : « La prose est une chasse à l’homme ;/ La poésie est une chasse à la licorne. » Poèmes pour adultes mais aussi pour enfants chez les éditions Labor et les éditions du Rocher qui viennent de publier « Petites grimaces et grands sourires ».
Mais, laissons place à l’entretien…
Fleurs d’enfance
Odile Bonneel : Quelle fut ton enfance ?
Carl Norac : Mon enfance fut double. Jusqu’à 8 ans, je vécus dans un quartier populaire, avec l’école à deux pas. Je jouais à l’aventurier, avec quelques amis, affublé d’un vison abandonné par ma grand-mère, sorte de toque d’improbable trappeur sur les pelouses. Ensuite, mes parents ont déménagé, nous sommes arrivés dans un coin de forêt encore à l’état pur. Mes copains étaient loin. Je suis entré peu à peu dans l’amitié des arbres.
O. B. : Adolescent, quelles étaient tes aspirations, tes désirs, tes doutes, tes inquiétudes ?
C. N. : Mon adolescence ne fut pas bien différente de la plupart de mes condisciples, fin des années 70. Journal intime, sous forme de poèmes. Lecture de Rimbaud, de Michaux. Musique de Bowie, Lou Reed, Led Zeppelin. Et par-dessus tout, cette envie d’ailleurs qui ne m’a jamais quittée.
L’acte créateur
O. B. : Quand s’est produit le déclic « écriture » ?
C. N. : Le déclic a commencé très tôt, avant même l’âge de l’écriture. Le milieu où je vivais bouillonnait d’art, des mots écrits par mon père et des mots dits par ma mère. Celle-ci aime raconter que je lui dictais des poèmes à quatre ou cinq ans, à défaut de pouvoir les « tracer » moi-même. C’est pourquoi l’écriture, venue d’on ne sait où, à cet âge de tous les possibles, est devenue pour moi comme une respiration.
O. B. : Peux-tu nous dire quelques mots sur tes émotions de lecteur ? As-tu des auteurs fétiches compagnons de toujours ?
C. N. : Les auteurs qui ont forgé ma passion de lecteur sont nombreux. S’il fallait en citer dix, je dirais, outre Rimbaud et Michaux déjà cités, Homère, Verlaine, Boris Vian, Stevenson, Saint-Exupéry, Norge, Dostoïevski et Kafka. J’avais une boulimie de lecture, ce recours à la page qui se retourne, à l’orée d’une autre, au défilé des chapitres la nuit, l’excitation d’être seul à ouvrir la porte d’un monde.
O. B. : Que répondrais-tu à un enfant ou à un adulte qui te dirait : « Je n’aime pas lire » ?
C. N. : Qu’il existe un livre pour elle ou lui quelque part. Je me proposerais de l’aider à le trouver.
O. B. : Comment te viennent les idées ?
C. N. : Toujours par surprise. Fugitives. Je parle souvent d’une ballerine qui vient, danse pour moi, puis disparaît aussi vite qu’elle est apparue.
O. B. : Comment parviens-tu à concilier, selon le mot d’Yves-Jacques Bouin, « Les deux rives mouvantes/Du rêve et du réel » ?
C. N. : Je n’aime pas les frontières. Je préfère naviguer avec imprudence, entre rêve et réel, me frotter à ces deux mensonges parfois grisants. En poésie, j’aime avancer avec un lyrisme détaché. Je est peut-être un autre. Dans les contes, je remonte toujours à la source, au mythe, là où chaque pas nous ramène aux chemins intérieurs.
O. B. : Peut-on dire que tu es un écrivain du corps, des sensations, de l’être dans tes albums comme dans ta poésie ?
C. N. : Ma poésie fut longtemps influencée par René Char. Certains lecteurs la trouvaient parfois abstraite. Et pourtant, elle ne s’est jamais éloignée un seul moment de la présence du corps, de la chair, du regard sur les courbes, les lèvres, la peau. Je crois que les femmes qui me lisent le ressentent davantage. Parfois, une lettre vient, me conforte dans cette sensation.
O. B. : Qu’est-ce que ça fait d’être traduit dans de nombreuses langues ?
C. N. : Être traduit à ce jour en 49 langues, c’est l’aboutissement d’un rêve, celui de faire voyager les mots. Presque un tour de magie. Parfois, je regarde les décalages horaires et j’imagine, en Chine ou ailleurs, un enfant en train de lire une de mes histoires.
L’image dont je rêve le plus, c’est celle d’un enfant me lisant sous un cerisier en fleurs, à Kyoto.
Clins d’œil sur l’œuvre
O. B. : Comment s’est imposé à toi de faire un album sur le terrorisme et plus particulièrement sur le 11 septembre 2001 ?
C. N. : « Le Géant de la grande tour » est né en voyant une image d’Ingrid Godon. Le portrait d’un géant sur un gratte-ciel, un dessin non destiné a priori à l’édition. La même semaine, un enseignant me disait son désarroi sur la façon de répondre au questionnement de très jeunes élèves sur le terrorisme. Ces deux événements se sont mêlés en moi, et une fable est née, où je n’ai voulu rien cacher de la terreur tout en ouvrant l’espace à l’utopie, ou au moins à l’espoir, à la vie.
O. B. : Comment s’établit la rencontre avec les illustrateurs ?
C. N. : Naturellement. Via un éditeur parfois, mais le plus souvent au doux hasard des rencontres, des lectures croisées, de la vie comme elle survient à travers une image.
O. B. : Comment se construit à deux cette osmose texte/illustration ?
C. N. : La relation entre un auteur et un illustrateur est toujours différente. Certains aiment créer loin de l’auteur, susciter l’alchimie texte-image depuis leur monde à eux, par leur propre voyage dans le texte. D’autres ont besoin d’un aller-retour, constant, parfois image par image, un besoin de marcher ensemble pour signifier le chemin. J’aime beaucoup m’adapter à ces désirs, être là quand il le faut ou m’effacer, en toute confiance. L’osmose d’un livre dépend aussi de ces approches, parfois de ces silences. Elle naît du contraste autant que de la complicité.
O. B. : As-tu déjà demandé un changement dans les illustrations ou inversement t’a-t-on un jour demandé un changement dans le texte ?
C. N. : Il est rare que je demande à un illustrateur de changer une image, sauf si le sens est perdu. Par contre, dans presque tous mes albums, je réécris légèrement le texte une fois que les images sont nées. Une des modernités du livre jeunesse est d’éviter la redondance, d’accepter – même si c’est souvent frustrant – d’ôter les mots que l’image a pu « dire » avec précision.
O. B. : Peux-tu nous raconter l’aventure de « Sentimento » publié chez Bilboquet et illustré par RébK Dautremer ?
C. N. : Lorsque cet éditeur m’a présenté le travail de Rébecca Dautremer, j’ai été conquis immédiatement. J’ai rencontré cette illustratrice pour explorer ses rêves graphiques. Nous avons évoqué le cinéma expressionniste, l’âge des premiers films fantastiques. Rébecca avait le désir de créer un jour un pantin anti-héros qui soit quelque part entre Pinocchio et Frankenstein. Nous avons décidé que son destin serait triste, que son univers serait nordique, comme un hommage à Andersen. Le jour même, dans le train du retour, le nom du personnage flottait déjà dans l’air : Sentimento !
O. B. : Et celle d’« Un loup dans la nuit bleue » ?
C. N. : « Un loup dans la nuit bleue « est inspiré de mes voyages au nord de la Norvège, dans le cercle arctique. Il fait partie de ces récits où j’essaie de transcender, ou de lier des parts de réel. Hormis le loup, qui est tout à la fois la part de symbole et d’ambivalence, tout est vrai dans ce texte, jusque dans les détails, y compris ceux des illustrations. Louis Joos a travaillé à partir de quelques photos, où se révèle la lumière étrange de cette région rude et inconnue du Troms. C’est un livre qui me tient à c ?ur, tant il est habité.
O. B. : Quels sont tes albums préférés ?
C. N. : Mon album préféré est toujours celui que je projette d’écrire…
« Que ton vers soit la bonne aventure » (Verlaine)
O. B. : Quel fut ton premier voyage ?
C. N. : Mon premier voyage, je le fis au sortir de l’adolescence. Je me suis retrouvé seul, perdu autant qu’éperdu, dans les rues de Bombay. J’avais la redoutable sensation que j’arrivais dans un paysage intérieur longtemps recherché et, dans le même instant, j’avais envie de fuir. Je suis retourné souvent en Inde, sans l’apprivoiser et cette impression première, je l’ai toujours conservée comme un trésor.
O. B. : Peux-tu nous offrir trois images de voyages qui t’accompagnent toujours ?
C. N. : La chevelure d’une femme dans les montagnes au Népal, le soleil venant s’abandonner au gré d’une mèche.
Les rides d’un vieil homme, à la frontière du Tibet. D’une beauté étrange. Tous les fils du savoir avec le regard pour cible.
Les cendres d’un volcan en colère, le Krakatau, au large de Java. La peur de mourir et la sensation d’avoir aperçu, un instant, dans une faille, le c ?ur mouvant du monde.
O. B. : Comment mets-tu en fiction le voyage dans tes albums ?
C. N. : Je pars du souvenir le plus ténu, une question posée à laquelle je n’ai pas su répondre, ou un regard échangé, ou un fragment de dialogue ou de légende et je construis ensuite, à mon retour, à partir de ce mince événement qui porte une émotion ou un silence. D’un mot qui vient du voyage, je fais volontiers un bateau de papier. Et parfois, dans une histoire, il se met à voguer.
« Ivre de poésie et d’amour » (Nerval)
O. B. : Comment arrives-tu à concilier le secret du journal intime avec la publication d’un livre ?
C. N. : J’ai toujours été troublé par le mélange d’impudeur et de pudeur que suppose la publication d’un poème ou sa lecture en public. Je me suis parfois senti mis à nu en lisant un texte. J’y mets parfois des sentiments que je ne partage avec personne hors du poème. Mais j’aime cette ambivalence qui veut que l’on peut toucher l’autre en parlant de ses propres erreurs, désirs ou détours.
O. B. : Que penses-tu de cette phrase d’Aimé Césaire, la poésie « m’installe au c ?ur du vivant de moi-même et du monde » ?
C. N. : C’est une belle définition. D’autant plus élégante que la poésie est indéfinissable. Elle échappe à celui qui veut la cerner. « Au c ?ur du vivant » dit Césaire. Cela me rappelle aussi Cendrars et ce titre : « Au c ?ur du monde ». Entre la force tellurique et le battement humble, imprécis du c ?ur. Le palpitant, dit-on en argot, avec justesse.
Pour conclure
O. B. : Que t’apportent les rencontres avec les enfants ?
C. N. : L’inattendu. Il est toujours étonnant de partir au gré d’une histoire et de voir qu’ils vous suivent sur La Grande Ourse ou dans un lieu encore plus secret, l’imaginaire. J’aime confronter mes textes aux enfants et voir si leur regard brille. Prendre le risque aussi de leur ennui. Les enfants ne trichent pas quand ils vous parlent d’une histoire. Dans mes livres, j’aime glisser, derrière un récit accessible, des silences. Je refuse de tout dire, de dénouer tous les fils. J’aime dessiner, avec les mots, des portes que je n’ouvre pas. Je suis souvent émerveillé par la façon dont ils vont voir derrière le miroir d’une histoire et ce qu’ils ramènent de ce voyage jusqu’à moi.
PORTRAIT CHINOIS
adapté de la revue Rétroviseur
Si j’étais une pierre, je serais… Un simple caillou mais léger • Une couleur… Le bleu-regard ou le bleu Klein • Une boisson… L’élixir de jouvence • Une recette de cuisine… Le pot-au-fou (sic) • Un dessert… Le grand âge • Un bonbon… Le souvenir d’enfance • Une plante… Le présent • Un fruit… La bouche • Un animal… Le feu • Un paysage… Tous ceux qui mènent à la mer • Un pays à vivre… L’amour • Un geste… Enlacer • Un tissu… La peau n Un personnage célèbre… Mon père • Une femme… Son nom rime avec élégance • Un homme de lettres… Henri Michaux • Une femme de lettres… Liliane Wouters • Une habitude… La fugue • Un véhicule… Le véda • Un instrument de musique… Le saxophone de mon grand-père • Une habitation… Le livre • Une cachette… Le poème • Un jour de l’année… Demain • Une chanson… « Ces gens-là » de Brel • Un film… « Les temps modernes » de Chaplin • Une musique… Erik Satie • Un tableau… LHOOQ, de Duchamp • Une pièce de théâtre… « La dernière bande », de Beckett • Une figure de style… L’ellipse n Un livre à emporter sur une île déserte… Les ?uvres poétiques complètes d’Apollinaire • Un mot fétiche… La candeur • Un objet d’écriture… La main perdue • Un monument… Le bout de votre nez • Une contradiction… La conscience • Un télégramme… C’est quoi la mort stop • Un sentiment… L’éternité • Une colle !… Le détachement
Prix littéraires :
Prix Casterman de poésie, 1979.
Prix des Critiques en herbe, Foire de Bologne, 1987, pour Bon appétit, Monsieur Logre.
Prix de la Biennale Robert Goffin, 1990.
Prix Émile Polak, de l’Académie Royale de Langue et de Littérature française, 1992.
Prix Unicef, Bologne, 1992, pour Le Lion fanfaron.
Prix Millepages, Centre Beaubourg, France, 1996, pour Cœur de singe.
Prix Livrimages, Salon de Montreuil, 1996, - qui élit Les Mots doux comme le livre préféré des 1 340 « Bibliothèques pour tous » en France.
Prix Eugène Schmits, de l’Académie Royale de Langue et de Littérature française de Belgique, 2003.
Prix du Salon du Livre de Troyes, 2004.
Honour list 2004 du Prix Andersen, Ibby (International Board on Books for Young People).
Grand Prix de l’Académie Charles Cros, 2006.
Notes
[1] Extrait de La Candeur, La différence, 1996.
[2] Jean Perrot, Institut International Charles Perrault.
Réagissez à cet article
|
|