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Cet article est extrait de la revue Inter CDI N° 202

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Au moment de prendre la plume pour rédiger ce papier, voilà qu’arrive, tout fraîchement imprimé, le billet de Philippe Meirieu publié dans un hebdomadaire grand public [1] : on croirait y lire une contribution proposée pour le présent dossier ! Car – curieuse coïncidence – l’auteur y pose, précisément, le problème de la place du document dans la pédagogie actuelle. En substance, Ph. Meirieu explique que les jeunes n’ont jamais eu autant de bribes d’information dans ce qu’il appelle leur « bibliothèque intérieure », mais que, sans classement de ces éléments, ils restent menacés de confusion mentale, privés d’une structuration cognitive adéquate et, en conséquence, dépourvus de véritables savoirs [2]. Il préconise que la recherche documentaire, au même titre que la démarche expérimentale, devienne le fondement de la pédagogie scolaire. Selon lui, le recul sur le terrain des IDD (désormais sans caractère d’obligation) et des TPE (supprimés en classe terminale) fait perdre l’occasion aux jeunes de produire des « chefs-d’œuvre » sous forme de travaux organisés, issus du traitement de l’information documentaire. De plus, il stigmatise la baisse du recrutement des professeurs documentalistes, en livrant cette phrase terrible : « Visiblement, les documentalistes n’ont pas la cote et la recherche documentaire non plus. » Dans ces conditions, que reste-t-il du métier de documentaliste tel que l’ensemble du corps professionnel l’a imaginé et construit passionnément depuis une quarantaine d’années ?

Les invariants au cœur du métier

Pour répondre à cette question, Véronique Delarue, Martine Le Bras et Jean-Marc David livrent, dans « L’Abécédaire du doc » (p. 9), une sorte de pense-bête, dont l’humour n’enlève rien à la pertinence, afin de mettre à jour la liste des tâches proliférantes assumées par les responsables des CDI. Et pour compléter la réponse à la même question, rien de tel que les entretiens avec des collègues, anciens ou nouveaux, dont les propos font bien ressortir les axes essentiels auxquels tient le corps professionnel. Des collègues comme Vincent Boumard et François Daveau (p. 18) ou Claudie Blanquet (p. 34), interrogés sur leur vision du métier, tombent d’accord pour inventorier des qualités humaines mises en Å“uvre dans la vie quotidienne : d’abord la curiosité d’esprit (prisée à tel point que F. Daveau a baptisé son CDI « curiosothèque ») ; ensuite, et sans hiérarchie, le sens des relations humaines, la patience, la détermination, le sens de l’adaptation, la mémoire, la culture, l’esprit d’organisation, l’amour de la lecture, etc.

Ces mêmes textes, auxquels on peut ajouter l’entretien avec Laurence Dussart-Jourliac (p. 42), dressent aussi l’inventaire des missions du professeur documentaliste : la socialisation des élèves, l’aide pédagogique personnalisée, les apports culturels, la formation au traitement de l’information, la veille documentaire à l’intention des professeurs, etc. Bien que ces tâches contribuent à enrichir le métier d’activités complémentaires, les mêmes malentendus que naguère obscurcissent les représentations mentales de l’entourage du responsable du CDI, à commencer par la lancinante confusion entre le lieu (le CDI) et la personne (le documentaliste).

L’ambigu regard des autres

Auraient-ils les meilleures qualités du monde documentaire, les documentalistes ne pourraient donner que ce qu’ils ont à leur disposition : encore faudrait-il que leurs partenaires acceptent de collaborer dans un esprit de respect mutuel. Or, pour commencer, dans les entretiens avec les collègues sus-nommés, on perçoit bien la trace du « mal-être » ressenti par nombre de collègues qui ont beaucoup espéré, depuis la circulaire de 1986 et l’instauration du CAPES de documentation en 1989, dans une profession enfin stabilisée autour des pôles pédagogiques de l’incitation à la lecture et de la formation à l’information. Hélas, le rapport Durpaire ne vient-il pas d’amorcer l’effacement du volet pédagogique au profit d’une fonction – typiquement technocratique – de conseiller auprès du chef d’établissement, chargé de la politique documentaire et de la gestion du réseau d’établissement ? [3] Dans ce contexte, plus de références, bien entendu, à une fantomatique circulaire de mission annoncée depuis le début des années 2000…

Sur le terrain, le plus grave réside dans les relations souvent conflictuelles avec les personnels administratifs des établissements, ce que Sandrine Leturcq (p. 46) résume bien de façon lapidaire : « Le seul impératif des chefs d’établissements à notre endroit consiste à faire en sorte que le CDI soit ouvert au plus grand nombre avec une amplitude horaire la plus large possible… » (pour quoi y faire ne semble pas être le souci de la plupart d’entre eux, pourrait-on ajouter).

En ce qui concerne les collègues des disciplines, les entretiens déjà cités mettent en valeur le caractère aléatoire des collaborations, établies selon les affinités électives. Une forte minorité d’entre eux fréquentent assidûment le CDI et réclament une collaboration avec le documentaliste, mais la majorité restante est constituée de personnes plutôt indifférentes, voire secrètement hostiles. Et cette répartition n’est pas liée à l’âge, mais aux mentalités, comme le montre la distribution, à peu près à l’identique, des comportements des jeunes professeurs stagiaires des IUFM !

Faut-il donc penser avec André Montagne (p. 54) que la profession est en passe de devenir une « structure vidée de ses forces vives » ? Ou, avec Cl. Blanquet (op. cit.), que si le documentaliste est voué à jouer le rôle de gestionnaire de réseau, le CAPES perdrait tout intérêt ? À la question « Documentaliste : un métier d’avenir ? », la réponse serait-elle la sienne : « Non, pas dans l’Éducation nationale. Ailleurs, oui, de plus en plus » ? Ou alors, l’Internet serait-il le deus ex machina qui tranchera le nÅ“ud gordien de la documentation scolaire ?

L’internet, tel Janus : outil universel vs source d’aliénation

Il revient à Daniel Fondanèche (p. 66) de montrer toutes les richesses auxquelles les moteurs, métamoteurs et autres robots de recherche, étudiés avec un Å“il critique, ouvrent les portes aux lecteurs, chercheurs et curieux. Cependant, à considérer les logiciels informatiques et les sites de l’Internet comme des systèmes de réponse « presse-boutons » (c’est du moins ainsi que l’envisagent bien des jeunes), on risque d’être piégé par des « miroirs aux alouettes ». Ainsi, Olivier Le Deuff (p. 87) traite des « négligences », c’est-à-dire des conduites inadaptées des élèves face à la navigation sur l’Internet, comme la manie du « copier/coller » et l’habitude du plagiat qui satisfont la loi de l’économie du moindre effort intellectuel. Le plus étonnant réside dans l’écart par rapport à la norme, baptisé « sérendipité » (d’après H. Walpole), qui prévoit une proportion de résultats pertinents en dépit de critères de recherche aberrants. Ainsi se confirme la prédominance, dans les travaux d’élèves, de l’aléatoire sur la démarche raisonnée.

D’une manière plus approfondie sur le plan psychopédagogique, Annette Béguin-Verbrugge (p. 91) analyse les raisons des difficultés éprouvées par les étudiants de premier cycle universitaire devant les exigences de la recherche documentaire dans leur spécialité. Elle souligne les finalités différentes de cette activité selon les degrés de l’enseignement : dans le second degré, l’enseignant lui assigne comme but le développement de la citoyenneté [4] ; dans le supérieur, il s’agit d’assimiler les lois internes spécifiques qui régissent une discipline scientifique socialement constituée. Dans les deux cas, les représentations mentales des notions, mises en Å“uvre chez les adolescents et les jeunes adultes, fournissent des « obstacles épistémologiques » fondamentaux au cours du cheminement du raisonnement scientifique [5]. Enfin, le recours au « tout Internet » fait oublier deux points capitaux. Primo, selon Daniel Fondanèche (p. 132), que les instruments de contrôle du réseau mondial sont entièrement aux mains d’organismes étatsuniens qui bénéficient ainsi du pouvoir d’imposer unilatéralement une vision intellectuelle du monde ; et cela reste vrai, même si l’Union européenne commence à mettre en chantier une Bibliothèque numérique européenne (M. Jullien, p. 126). Secundo, que les problèmes de propriété intellectuelle des Å“uvres diffusées par le canal de ce réseau deviennent de plus en plus des sources de conflits juridiques et induisent des contrôles de plus en plus bureaucratiques (p. 100).

Vers quelle course sans fin l’Internet entraîne-t-il le système éducatif et les CDI, course dans laquelle les enseignants ne penseraient plus, selon la formule de Clotilde Chauvin (p. 63), qu’à « ne pas se laisser dépasser par la technique » ?

Des pistes pour le renouveau ?

À défaut de solution rapide, des collègues expérimentent des tentatives limitées mais parfois prometteuses. Pour combattre l’indifférence d’une partie de l’entourage du CDI, S. Leturcq (op. cit.) a mis sur pied un bilan annuel des activités du CDI qu’elle demande de présenter lors de la dernière séance du conseil d’administration de son établissement : elle obtient ainsi une tribune pour parler de ce que les documentalistes ont réalisé au profit de tout l’établissement. D’autres collègues, tels Jean-Marc Thérouanne (p. 111), Béatrice Boucherat (p. 52) ou Cl. Chauvin (op. cit.) tablent sur le fonctionnement de réseaux de collaboration entre les responsables des CDI d’une même zone géographique plus ou moins étendue. Ce type d’entraide porte ses plus beaux fruits surtout dans le domaine culturel : échanges de documents, prêt d’expositions, concours « défi-lecture », etc. Quant aux « espaces numériques » décrits par Sidonie Richon et Nora Fellrath (p. 121), ils seront sans doute l’une des solutions pour favoriser l’accès des élèves à des sources d’information libres de droits et dont la validité du contenu intellectuel a été vérifiée par des experts en pédagogie.

Pour terminer, les échanges d’information entre collègues via les listes de diffusion et les espaces de collaboration, ainsi que les publications des revues professionnelles, comme le montre l’évolution de la revue Inter CDI pendant ses trente premières années (p. 77), restent des moyens-clés pour montrer à l’extérieur des CDI les acquis et les propositions d’une profession tournée vers la formation des jeunes dans le cadre de la société de l’information.

Ainsi, à défaut d’une nouvelle circulaire de mission, qui ne suffirait pas à apaiser toutes les inquiétudes des documentalistes, la profession ressent le besoin urgent, comme le rappelle opportunément A. Béguin-Verbrugge (op. cit.), de prescrire officiellement un curriculum des apprentissages documentaires tout au long de la scolarité, rejoignant en cela les préoccupations de Ph. Meirieu évoquées à titre préliminaire.

Notes

[1] MEIRIEU, Philippe. - « Tout à l’empan ». - La Vie, no 3169, 25 mai 2006 ; p. 39 (rubrique Récréation).

[2] Cette remarque rejoint l’affirmation de Montaigne sur l’avantage d’avoir « plutôt la tête bien faite que bien pleine » (Essais, l, XXVI).

[3] Sur le rapport en question, voir la position du comité de rédaction paru dans Inter CDI, no 193, janvier-février 2005, p. 10-15.

[4] Selon la formule d’Alfred Sauvy : « Un homme qui n’est pas informé est un sujet, un homme informé est un citoyen » (c’était la phrase placée en exergue des publications du BUS (Bureau Universitaire de Statistique, ancêtre de l’ONISEP avant 1970)).

[5] C’est ce qu’avait déjà identifié Gaston Bachelard, dans La Formation de l’esprit scientifique : Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, 1938 (rééd. Libr. Philos. Vrin, 1997).

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